Une élection libre est toujours une victoire. Le fracas des attentats, les menaces terroristes et la litanie des morts et des violences en provenance de Bagdad ne doivent pas faire oublier que, dimanche, une majorité d'électeurs irakiens, s'ils le désirent, voteront librement pour la première fois de leur histoire récente. Les circonstances de ce scrutin, c'est évident, sont pourtant déplorables. La notion même de liberté, dans un pays traumatisé où l'élite politique débat sous les fourches caudines de la puissance tutélaire américaine, est très discutable. Mais l'on ne peut nier le sillage démocratique creusé, tant bien que mal, par l'organisation de ce scrutin inédit. L'émergence d'une presse indépendante, l'embryon de campagne électorale, les affiches sur les murs parfois détruits des villes ne sont pas de minces acquis. La participation massive à la récente élection présidentielle afghane a montré que parfois, contre toute attente et en dépit de conditions peu favorables, les peuples répondent heureusement présent là où on ne les attend pas.

L'Irak, toutefois, n'est pas l'Afghanistan. L'enjeu du vote de dimanche y est moins une affaire d'urnes que de confiance. Quelle confiance avoir, lorsqu'on est Irakien, dans un système et une classe politique largement composée d'exilés revenus dans les wagons de l'armée américaine? Quelle confiance avoir dans le poids de son suffrage alors que l'argument de la lutte contre le terrorisme et l'omniprésence militaire des Etats-Unis font tant d'ombre à ce vote? Quelle confiance avoir dans les promesses de George Bush et de son protégé Iyad Allaoui lorsque la peur vous tenaille jour et nuit et que l'électricité et l'essence sont aux abonnés absents?

Les urnes irakiennes ne sont pas seulement tachées du sang des victimes de la guerre et du terrorisme. Elles sont engluées dans la panne généralisée que connaît ce pays, où la paranoïa confessionnelle et tribale – chiites contre sunnites, Kurdes contre Arabes – et l'extrémisme islamique font leur miel du désœuvrement, de l'absence de reconstruction, du désir de vengeance et de la rancœur contre l'occupant. Une panne d'avenir.

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