Quelqu'un, parmi vous, aurait-il par hasard aperçu, ces dernières semaines, Moritz Leuenberger? Ailleurs qu'au Mont-Soleil, ailleurs que sur la Lune? Allergique au solstice, le ministre des Transports, de l'Energie, et de tout un fatras d'autres choses serait-il allé noyer sa fatigue dans quelque mer astrale, lointaine, improbable, à de respectables années-lumière de nos pauvres tracas de terriens?

Dissimulé, loin de nos brutales pesanteurs, derrière la face cachée d'une ironique lune, le Roi-Soleil de l'indifférence en aurait-il oublié jusqu'à l'existence de ses sujets? Trop jupitérienne, la foudre. Trop banales, les pannes. Pas assez hautaine, sans doute, à ses yeux souverains, l'immobile misère de quelque deux cent mille usagers des CFF plaqués au sol. Ainsi fonctionne le ministre, Pierrot lunaire, onirique et funambule, prince du balancier, clown blanc dans la nuit d'encre de nos dysfonctionnements électriques. C'est presque beau, bleu comme un court-circuit, émouvant comme l'art contemporain, autiste comme l'échappée solitaire d'une comète. Tout là-haut.

La Suisse manque d'électricité, de réserves, de stockage? Les CFF sont trop gourmands, depuis Rail 2000? Nous vivons tous en surconsommation? Vulgaires vétilles que ces questions-là! Qui sommes-nous, excréments de la terre, pour espérer une réponse ministérielle? Las, sans être intime d'Ohm ni de Faraday, le Prince, au moins, semble avoir retenu l'élémentaire principe du fusible. Ce dernier, bien brave, s'appelle Benedikt Weibel. Les grands commis n'ont-ils pas pour tâche ontologique de se déployer, dans les rudes occasions, comme les paratonnerres du Prince? Et puis, les Transports, l'Energie, le fatras des autres choses, tout cela est si lourd, si fatigant. C'est comme se poser sur Sirius, tout là-haut, et contempler ses contemporains, toute la misère baveuse de ce vrai monde, à travers la salutaire distance d'une longue lunette d'or.

Car le Prince ne gouverne pas, ne règne pas. Mais, tout au plus, contemple son propre règne. Spectateur de nos pannes, de nos turpitudes, il consent, dans des moments de rare orgasme verbal, à faire part de son «inquiétude», voire de son «scepticisme», ce qui nous avance infiniment, nous ses sujets, dans la connaissance de ce qu'il est désormais enclin à entreprendre pour améliorer nos conditions. Tel est, riche de son infini décalage et de son demi-sourire irradié de mille énigmes, l'homme qui fut notre président en 2001 et le sera, à nouveau, en 2006. Céleste et sidéral, il n'est pas de cette Terre, ne partage pas nos soucis. Insensible aux intempéries, canicule ou sécheresse, sauterelles ou vaches maigres, centrales électriques foudroyées, rien ne l'atteint. Rien, si ce n'est l'insolence du vrai monde, si vulgaire et si bruyant, tout ce fatras, si fatigant, qui se permet de venir peupler la langueur de ses journées.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.