Revue de presse

Le pape François envoie 15 scuds sur la Curie romaine. Les cardinaux pétrifiés

Le pape François a flanqué une dégelée, il n’y a pas d’autres termes, à la Curie romaine, tous cardinaux, évêques et Monseigneurs confondus, à l’occasion de ses vœux de fin d’année à la bureaucratie vaticane. Sous forme de 15 scuds impitoyables. Les commentateurs auscultent, comptent les coups et analysent les forces en présence. Ils se demandent aussi si l’éclat sera suivi d’effets. Certains en doutent

On savait que le pape François n’était pas un amoureux fou de la Curie, qu’il s’est juré de réformer à peine était-il devenu pape en 2013. Avec les vœux qu’il lui a adressés pour l’année année écoulée et celle à venir, le doute n’est, cette fois, plus permis. C’est le Monde qui le dit: «Jamais souverain pontife ne s’était permis un discours d’une telle sévérité envers sa propre maison. Le pape François a dressé, lundi 22 décembre, un «catalogue» de quinze maladies qui menacent le haut clergé, et plus particulièrement la Curie (le gouvernement de l’Eglise), parmi lesquelles la mondanité, l’hyperactivité, les rivalités, les bavardages, les calomnies et la zizanie».

C’est en résumé ce que François a balancé à la tête de ses évêques et cardinaux, que les observateurs ont décrits pétrifiés. Et, nous relate le site toujours très bien informé de la Stampa, Vaticaninsider, c’est un catalogue très précis, pointé et circonstancié, que le pape a ensuite déroulé pour fustiger cette Curie, que le pape rêverait ainsi: «Il ferait beau songer à la Curie romaine comme à un modèle réduit de l’Eglise, c’est-à-dire comme à un corps qui cherche sérieusement et quotidiennement à être plus vivant, plus sain, plus harmonieux et plus uni en lui-même et avec le Christ». Au lieu de quoi, les membres de la Curie semblent accablés par une quinzaine de maux, dont le Monde nous donne la synthèse:

1. Se croire immortel, immunisé ou indispensable.

2. Trop travailler.

3. S’endurcir spirituellement ou mentalement.

4. Trop planifier.

5. Travailler dans la confusion, sans coordination.

6. «L’Alzheimer spirituel».

7. Céder à la rivalité ou à la vantardise.

8. La «schizophrénie existentielle» (recourir à une double vie pour combler sa vacuité spirituelle).

9. Le «terrorisme des ragots».

10. Le carriérisme et l’opportunisme.

11. L’indifférence aux autres (par ruse ou jalousie).

12. Avoir un «visage funéraire» (pessimisme, sévérité dans les traits).

13. Vouloir toujours plus de biens matériels.

14. La formation de «cercles fermés» qui se veulent plus forts que l’ensemble.

15. La recherche du prestige (par la calomnie et la discréditation des autres).

Face à ces quinze scuds tirés en rafale, Gianni Valente, commentateur de Vaticaninsider, voit pointer un exercice très propre aux jésuites, celui de l’examen de conscience: «A peu de jours de Noël, dans son traditionnel discours aux collaborateurs de la Curie romaine, le pape François a évité les bilans habituels de l’année écoulée et n’a pas lancé quelques questions programmatiques et quelques slogans pour l’aider à se mieux aligner. Non: aux chefs de dicastères de la Curie, le pape a voulu parler de la vie de la Curie et de ses maladies. Son intervention s’est développée comme un examen détaillé de conscience collectif, proposé aux cardinaux, aux évêques et aux Monseigneurs appelés à collaborer dans la cité vaticane. L’évêque de Rome a assumé sa fonction de père spirituel formé à l’école de saint Ignace. Il n’a pas pris de pincettes pour appeler par leurs noms les pathologies qu’il constate dans son entourage le plus proche […] Il l’a fait avec une lucidité, une compétence de l’objet qui met une fois de plus en évidence sa martialité sud-américaine peu encline aux complexités romaines et européennes avec lesquelles ses détracteurs et ses courtisans essaient de le neutraliser».

De son côté, Massimo Faggioli, professeur d’histoire du christianisme à l’Université St Thomas de Minneapolis/St. Paul, aux Etats-Unis, constate un rien vachard dans le Huffington Post italien: «Les dix commandements ont rendu Moïse populaire auprès du grand public télévisuel; on peut sérieusement douter que les quinze plaies diagnostiquées par François à la Curie romaine rendent le pape populaire auprès de la bureaucratie ecclésiastique.» Et le professeur de constater, dans un texte très subtil, que la Curie n’a jamais été considérée aussi médiocrement qu’avec le pape actuel. Parce que le pape actuel ne peut concevoir, comme s’en étaient sans doute accommodés ses prédécesseurs, que le corps de la Curie et le corps spirituel de l’Eglise, le corps mystique, prennent des chemins divergents.

«En ce sens, le pape François se penche bien plus avant que saint François d’Assise, qui, lui, se rendit compte bien plus rapidement du caractère irréformable de l’institution ecclésiastique.» On sent poindre le doute quant au succès qu’aura François dans son appel à la réforme…

Voici pour les voies autorisées italophones. Et du côté des Anglo-Saxons? Abbey Ohlheiser du Washington Post pointe ce même désir de réforme chez le pape, mais en utilisant un tout autre radar: «Ce n’est pas une analogie parfaite, mais enfin, les vœux du pape François ce lundi étaient à peu près l’équivalent d’un CEO envoyant à son encadrement dirigeant un mémo listant tout ce que cet encadrement fait faux dans la compagnie.» Le Guardian, par la plume de son correspondant, cite un expert du Vatican, John Allen, qui constate que ces vœux du pape arrivent «dans une période tendue pour le Saint-Siège, à l’heure où François et neuf de ses cardinaux sont en train de tracer des plans pour redessiner la bureaucratie romaine».

Quant à Loulla-Mae Eleftheriou-Smith, de l’Independent, elle constate non sans ironie (on va le dire en anglais, pour la référence): «The cardinals were not amused» – «les cardinaux n’ont pas été amusés, qui ont accueilli le discours avec de tièdes applaudissements». Sans blague…

Publicité