Style

Le pape François, icône de mode «normcore»

La simplicité du souverain pontife infuse autant ses prises de position que sa garde-robe. Inspirant pour les uns, blasphématoire pour les autres, le style de l’Argentin polarise les croyants

Il portera quoi à Genève, le pape François? Alors que le souverain pontife va arriver dans la Cité de Calvin pour célébrer le 70e anniversaire du Conseil œcuménique, la question paraît futile. C’est tout le contraire. A l’Eglise comme ailleurs, l’ornement a, comme dirait le philosophe Jacques Dewitte, un «sens ontologique», en ce qu’il révèle et distingue une vision du monde. Il est une manifestation de soi.

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Ouvert au divorce, à l’homosexualité ou à l’accueil des migrants, Jorge Mario Bergoglio privilégie des vêtements quotidiens empreints de réalisme et d’humilité, en préférant à la soie des matières comme le coton ou le lin. Fini donc la mozette, cette petite cape rouge bordée d’hermine, aux oubliettes les bijoux incrustés de pierres précieuses et les mocassins rouges si chers à Benoît XVI. En matière vestimentaire, François est à l’Eglise catholique ce que Steve Jobs était à la Silicon Valley: une icône normcore, une victoire du confort et de l’anonymat sur la bienséance.

Prescripteur

Aux yeux de la presse mondiale, c’est très simple, Jorge Mario Bergoglio est une star de la mode. Une année après l’acteur américain Joseph Gordon-Levitt, l’Argentin a ainsi été élu «Homme le mieux habillé de l’année 2013» par le magazine Esquire. «C’est un choix non conventionnel, mais écoutez-nous […] Ses partis pris sartoriaux signalent une nouvelle ère pour l’Eglise catholique», écrivait alors le rédacteur en chef du titre américain. Pour le très sérieux et très austère site Catholic.org, le pape François est carrément un «trendsetter». «Ils ne le réalisent peut-être pas, mais les croyants imitent ce style vestimentaire empreint de simplicité. Leur attitude change en même temps que leur garde-robe. C’est une des façons qu’a le pape François de rendre le monde meilleur.»

Face à la fascination que génèrent les vêtements du souverain pontife, le site catholique Cruxnow.com a eu la bonne idée d’interviewer les tailleurs italiens qui l’habillent. Selon eux, François a fait naître une nouvelle tendance sur l’échiquier de la mode: le papal «athleisure», contraction des mots anglais signifiant «athlétique» et «loisirs», soit un style mêlant lignes sportives et matières haut de gamme à arborer en toutes occasions.

Papauté moins spirituelle?

Avec cet engouement médiatique, le style vestimentaire de Jorge Mario Bergoglio réveille aussi ses ennemis. «Les parures du pape ont toutes une signification spirituelle bien précise. Le fait que le pape Bergoglio refuse de les porter – même lorsque l’occasion l’impose – prouve seulement que cette papauté est moins spirituelle que celle de ses prédécesseurs», s’emporte un internaute sur Catholic.org. «Bergoglio se préoccupe plus du changement climatique, des transgenres, des hérétiques et des envahisseurs immoraux que du travail de Dieu pour la survie des pauvres âmes», tonne un autre.

Pourtant, le pape n’a jamais hésité à critiquer l’industrie de la mode. En mars dernier, François condamnait publiquement la réappropriation de certains symboles religieux par le secteur. «Le crucifix n’est pas un objet ornemental ou un accessoire vestimentaire, déclarait-il en mars dernier. Il symbolise le mystère de Dieu annihilé jusqu’à la mort. Comme un esclave, comme un criminel.»

Papesse Rihanna

Cette prise de position n’a pas empêché le Vatican de prêter des tenues et accessoires papaux au Metropolitan Museum of Art (Met) de New York dans le cadre de l'exposition de printemps du Costume Institute, intitulée cette année Corps célestes: la mode et l’imaginaire catholique. Soit une exploration de la relation étroite qu'entretiennent mode et religion. Comme le veut la tradition, le coup d'envoi de l'expo a été donné lors du très couru Met Ball, un gala déguisé où se pavanent les stars du monde entier. Reine de la soirée, Rihanna a débarqué en papesse des temps modernes dans une robe ultracourte Maison Margiela par John Galliano incrustée de milliers de perles, sequins et diamants, et avec une coiffe christique.

Un look bling-bling qui a fait enrager certains internautes. «Je suis fatigué de ces célébrités qui utilisent la foi à des fins de communication, s’enflamme un twitto. Le #MetGala2018 est une offense pure et dure. Le blasphème ou le sacrilège n’est ni de l’art ni de la mode.» De quoi faire bondir les fans de Rihanna. «Vous ne savez pas ce qui se trouve dans son cœur», défend une twitto. Avant d’ironiser: «Le seul pape que je reconnais est Rihanna.»

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