Opinion 

Pape François: une exhortation tonifiante sur les familles

En renvoyant dos à dos les «conservateurs» et les «progressistes», le rusé pontife sud-américain centre, dans «Amoris Laetitia», le regard sur ce qui fait le cœur de la spiritualité chrétienne: l’attitude de Jésus, l’attention aux personnes, selon le principe fondamental de l’Évangile: la réalité est prioritaire par rapport aux idées

Deux exhortations et deux fois le mot «joie»: le document que vient de publier le pape François sous le titre «La joie de l’amour» se présente comme une manière de réaliser pour les couples et les familles ce que son précédent écrit appelait «La joie de l’Évangile». Cette joie que l’évêque de Rome incarne, malgré toutes les embûches qu’il doit affronter de la part de certains des cardinaux et évêques. Une joie qu’il ne réserve pas aux catholiques, mais qu’il souhaite partager à l’ensemble des hommes et des femmes de bonne volonté, comme il l’a déjà fait en s’exprimant en faveur d’une écologie intégrale et planétaire dans son encyclique «Loué sois-tu», parue à la veille de la conférence sur le climat de Paris l’an dernier.

François ne cultive pas une mentalité «douanière»

Contrairement à ce qu’affirmait dans l’excellente émission «Forum» de la RTS le journaliste catholique hypercritique Christian Terras – que les responsables de l’information romande ne manquent jamais d’interroger quand il est question d’une prise de position du Vatican, plutôt qu’un évêque ou un théologien catholique de Suisse romande – l’Église catholique ne cultive pas avec François une mentalité «douanière». Au contraire, elle cherche à faire résonner auprès de tous les êtres humains «l’Évangile de l’amour», autant auprès des couples sacramentellement mariés que des familles monoparentales ou recomposées ou que des personnes homosexuelles.

Trois mots-clés: discerner, accompagner, intégrer

En bon disciple de saint Ignace, le pape argentin martèle au long de son exhortation «Amoris laetitia» les trois mots-clés de «discerner, accompagner et intégrer». La Bonne Nouvelle vaut pour toutes les familles, nul ne doit se sentir mis de côté par les communautés chrétiennes. Les personnes sont renvoyées à leur conscience que l’enseignement ecclésial est appelé à éclairer. Les normes ne s’appliquent pas à tous de la même manière, tant les situations sont diversifiées et complexes. Les agents pastoraux laïcs (femmes et hommes), diacres permanents et prêtres sont invités à accompagner chaque personne, couple et famille et à l’aider dans son discernement. Ils ne sont pas des juges («Qui suis-je pour juger une personne homosexuelle qui cherche Dieu?», disait le pape aux journalistes lors de l’un de ses voyages en avion), mais des accompagnateurs spirituels. Un peu à la manière de Jésus qui, en vertu de la Bonne Nouvelle de l’amour absolu qu’il incarne, convie chacun(e) de ses interlocuteurs à faire un petit pas dans le sens de la conversion personnelle et du Royaume de Dieu.

Foin de la bureaucratie, c’est la spiritualité qui compte

Certains trouvent que François va trop loin. D’autres sont déçus du texte et espéraient un assouplissement explicite de la discipline, notamment sur les sujets brûlants tels que l’accès des divorcés remariés aux sacrements et les unions entre personnes de même sexe. Or le pape ne désire pas se placer au niveau des règles bureaucratiques. Il se situe dans l’ensemble du document sur le plan de la spiritualité: spiritualité de la Parole de Dieu pour les familles face aux défis multiples d’aujourd’hui (chapitres 1 et 2); vocation du sacrement de mariage et de la famille au regard de Jésus (chapitre 3); l’amour conjugal (y compris dans sa dimension érotique) et familial au quotidien (chapitre 4); les diverses formes de fécondité de l’amour (chapitre 5); l’accompagnement pastoral des futurs conjoints, des jeunes époux et des couples en difficultés (chapitre 6); l’éducation des enfants dans ses différentes facettes (formation morale, sexuelle, spirituelle) (chapitre 7); accompagner, discerner et intégrer la fragilité dans toutes les situations dites «irrégulières» (mais qui peut se dire «en règle»?) (chapitre 8); et enfin la spiritualité matrimoniale et familiale (chapitre 9).

Le rusé pontife

Le panorama est vaste, le langage simple et accessible à tous. Les exemples concrets abondent. Le texte évite la langue de bois ecclésiastique et est à mettre dans toutes les mains. En renvoyant dos à dos les «conservateurs» et les «progressistes», le rusé pontife sud-américain centre le regard sur ce qui fait le cœur de la spiritualité chrétienne: l’attitude de Jésus, l’attention aux personnes, selon le principe fondamental de l’Évangile: la réalité est prioritaire par rapport aux idées. Certes, comme le Christ, le pape continue de présenter le modèle évangélique du couple hétérosexuel et indissoluble («Que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni»). Rappeler l’«idéal» permet de poser les bonnes questions dans chaque contexte et de trouver quel est le «meilleur choix possible».

Mais le souverain pontife invite à valoriser tout ce que les autres types d’unions et de familles comportent de vrai, de bon, de stable pour que chacun(e) puisse se sentir intégré dans l’Église, reconnu et entendu dans sa liberté et sa responsabilité, et invité à poursuivre son chemin de conversion permanente. Sur cet arrière-fond, un discernement peut s’opérer. Distinguer les relations homosexuelles des mariages sacramentels entre une femme et un homme ne signifie pas rejeter les premières. Plutôt que le slogan du soi-disant «mariage pour tous», François préférerait sans doute celui de «l’amour pour tous».

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Abbé François-Xavier Amherdt, professeur de théologie à l’Université de Fribourg

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