Les pèlerins qui se massent à Turin pour le suaire, qu'ont-ils derrière la tête? Le désir de voir la mort en face, du moins une de ses plus célèbres représentations? Celui de se sentir moins seuls, en ajoutant leur vie à celle des milliers de gens qui ont vu l'objet avant eux, un peu comme on va voir Titanic aussi pour communier avec les millions de Terriens qui y sont allés? Ou sont-ils venus au linceul pour ressentir la mystérieuse illumination de la grâce? Difficile d'en juger. C'est pourtant ce qu'on fait, lorsqu'on prend de haut cette ferveur en disant: tant de foi pour un faux!

Or, même s'il semble ne remonter qu'au XIVe siècle, ce suaire n'est pas une fausse relique. Ni une vraie, d'ailleurs. Pour l'époque qui l'a vu naître, le suaire ne pose pas son authenticité dans ces termes. Comme les peintures orthodoxes auxquelles il fait penser, il a eu statut d'icône. C'est-à-dire qu'il a servi de relais entre les hommes et leur Dieu, à une époque où la différence de nature entre une image et son modèle passait à l'arrière-plan. La vérité de ce drap de lin, c'était de véhiculer la foi, peu importe qu'il ait été fabriqué. Voilà le point de vue du croyant. Voilà également pour le discours de l'Eglise qui n'a jamais manqué de récupérer ces phénomènes.

Ce qui est troublant, c'est de voir ressurgir le suaire en un temps où les images virtuelles ont pris tant d'importance. En un temps où, comme aux époques passées de l'Eglise, la réalité des images passe au second plan. En un temps où un pape a redonné aux signes extérieurs de la foi pouvoir et charisme, insufflant à la religion catholique un élan dont le protestantisme est dépourvu. C'est pourquoi on attend de voir les images qui montreront, le 24 mai, le pape face au sindone: la rencontre d'une des plus célèbres icônes et de l'homme qui a su, par foi ou calcul, redonner aux signes du rituel, comme à ses propres apparitions, le pouvoir d'une icône.

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