L’on parle beaucoup de crimes contre l’humanité, de manières diverses qui montrent toute la complexité du concept. Envisagés pour qualifier les actes d’Anders Breivik en Norvège, ils sont l’objet de l’inculpation de Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale (CPI) et l’on dénonce leur commission en Syrie. Alors que les experts retiennent l’irresponsabilité de Breivik, que la CPI examine les charges contre l’ancien président ivoirien et que la diplomatie échoue à évincer le dirigeant syrien, se pose en somme la parabole du fou, du criminel et du tyran.

Le fou d’abord, dont l’état de santé mentale ne permet pas de retenir la responsabilité pénale car il est dépourvu de la capacité de comprendre l’illicéité de son acte ou de se déterminer par rapport à cette appréciation. A première vue, l’on se dit que des actes d’une telle ampleur ne peuvent être le fait de personnes sensées, qu’il faut bien être fou, monstrueusement fou pour les commettre, conclusion bien rassurante.

Vient ensuite la déception de voir l’auteur échapper à toute sanction pénale. L’on voudrait qu’il assume la responsabilité la plus lourde face aux juges, aux victimes, à la société mais elle serait bien faible et vaine surtout, cette justice qui se contenterait de sanctionner un acte irresponsable, de punir celui qui ne serait pas capable de résilience, inapte à concevoir sa peine parce qu’il ne perçoit pas sa faute.

Le criminel ensuite, qui se lance dans la violence aveugle pour préserver le pouvoir, assurer l’hégémonie d’un groupe ethnique ou s’emparer des ressources d’une région, à la tête de groupes armés semant la terreur à des fins politiques et qui commet donc volontairement des actes criminels qu’il inscrit sciemment dans une attaque généralisée ou systématique, lancée contre une population civile, en application ou dans la poursuite de la politique d’un Etat ou d’une organisation, selon les termes dans lesquels le Statut de Rome définit les crimes contre l’humanité. C’est de cela que l’auteur porte la responsabilité et c’est pour ce qu’il a commis qu’il peut être jugé et condamné si sa culpabilité est établie. La responsabilité du criminel est entière lorsqu’il s’est engagé avec conscience et volonté dans la mise en œuvre de crimes de masse à des fins misérables, qui placent la quête immédiate d’un certain profit au-dessus de toute considération humaine. La banalité du mal tranche avec l’acte extraordinaire du fou mais lorsque le groupe armé se teinte de mobiles eschatologiques à la mystique illuminée, telle l’Armée de résistance du Seigneur, le fou et le criminel peuvent se rencontrer et se confondre, fusionner dans une identité nouvelle que la théorie de la responsabilité pénale aura évidemment de la peine à cerner.

Le tyran enfin est une figure ancestrale qui n’a pas toujours eu de portée absolument négative. Les révolutions sont cependant à la mode et leur nature les porte à renverser le tyran ou à présenter comme tyran celui qu’elles ont renversé. Le tyran peut cependant tenir le pouvoir par la force brute, qu’il tournera contre son peuple, envoyant l’armée massacrer la foule qui ose se lever contre lui. Le tyran peut être renversé par la seule force populaire, comme en Tunisie ou en Egypte, par l’apport majeur de forces extérieures, comme en Libye, il peut finalement être poussé vers la sortie dans le cadre d’une solution politique, comme au Yémen, mais il peut résister. Lorsqu’il résiste, c’est bien souvent qu’il pense que ses pairs sont tombés pour n’avoir pas su se montrer suffisamment décidés dans une répression qui devait noyer toute résistance dans le sang des manifestants. Le tyran est aujourd’hui une sorte de fou criminel exerçant le pouvoir. Son allié est bien souvent l’indifférence de la communauté internationale ou son impuissance face à des intérêts contradictoires. Il devient alors important de qualifier la répression de manière à alerter l’opinion publique mondiale et à faire bouger les lignes politiques internationales, d’essayer de faire en sorte que tout soutien au tyran finisse par devenir indéfendable face à l’ampleur des exactions commises. La qualification de crimes contre l’humanité sert de révélateur, dans une signification plus rhétorique que juridique car aucune enquête indépendante n’a établi les faits. Elle provoque l’émoi, le rejet de la figure du tyran, la compassion pour celle de la victime. Ce n’est qu’après la chute du tyran, s’il tombe, que l’on pourra mener des enquêtes judiciaires, établir les faits et permettre à la justice de remplir sa mission. Justice de vainqueur pourra-t-on alors regretter…

Interdit fondateur, les crimes contre l’humanité bouleversent les âmes et les catégories juridiques. Mal définis, mal compris et mal employés, chacun de ces termes étant finalement la conséquence du précédent, ils servent à l’envi la parabole du fou, du criminel et du tyran selon les besoins du moment. Ils desservent l’idée de justice car ils entraînent l’incompréhension face à l’irresponsabilité du fou, la déception face aux difficultés du procès du criminel et la désillusion face au maintien du tyran. Il faudrait qu’aucun n’échappe au juge dont on cherche alors à déstructurer la mission pour qu’il puisse se faire psychiatre, soldat, policier et homme politique. L’on a tellement cherché à ne rien oublier de ce qui pourrait être inhumain dans la définition des crimes contre l’humanité, que l’on reporte aujourd’hui logiquement cette indétermination sur le rôle du juge. C’est assurément là le meilleur moyen pour que l’arbitraire s’installe dans la répression et que la justice se fasse à son tour criminelle. L’amour de l’humanité relève, lui, d’une autre parabole, celle du Bon Samaritain.

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