Il y a comme de la schizophrénie au comité du Nobel d’économie. Lundi, la récompense, financée par la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, est allée à trois Américains, Eugene Fama, Lars Hansen et Robert Shiller. Or, le premier et le dernier ont fait deux démonstrations parfaitement contradictoires (laissons de côté Lars Hansen, supermécanicien des modèles économiques).

En 1970, Eugene Fama a publié un article qui a durablement façonné le monde de la finance. Il y a démontré «l’efficience des marchés», que l’on pourrait traduire par «le marché a toujours raison».

Robert Shiller, au contraire, a démontré que le marché ne cesse de se tromper, qu’il exagère en permanence, à la hausse comme à la baisse. L’auteur est connu du grand public pour Exubérance irrationnelle, un livre paru en mars 2000 qui documente la bulle internet juste avant son éclatement. Il renouvellera l’exercice quelques années plus tard, avec le marché immobilier américain.

Quel paradoxe, donc, que ce Nobel d’économie de 2013! Comme un symbole, il est annoncé pratiquement cinq ans jour pour jour après le sauvetage d’UBS, emportée par la bulle des «subprime» et sa croyance aveugle dans ses modèles mathématiques.

Jamais Eugene Fama n’est revenu sur ses travaux, même s’il a fini par les nuancer. Il faut tout de même lui reconnaître un grand mérite. En martelant l’infaillibilité du marché, il a suscité l’émergence de l’industrie financière à bas coût. Pour le grand bien des investisseurs. Lorsque nombre de gérants font payer des frais élevés sous prétexte qu’ils peuvent battre le marché, la gestion indicielle fait presque toujours mieux qu’eux, et pour moins cher. Parce qu’elle suit les conclusions d’Eugene Fama: puisque le marché ne se trompe pas, autant suivre au plus près la performance des indices boursiers.

De son côté, Robert Shiller a aussi introduit une dimension humaine à la finance, indispensable pour en saisir le fonctionnement. Ses travaux souffrent cependant d’une limite mise au jour depuis la crise financière. Non seulement les marchés financiers sont imparfaits, non seulement ils souffrent du comportement moutonnier ou irrationnel des traders, mais ils subissent en outre des manipulations à répétition.

Il y a moins d’un an, UBS était condamnée à payer plus de 1 milliard de dollars dans le scandale du Libor. Aujourd’hui, les autorités soupçonnent une série de banques de manipulation du marché des changes.

Autant de comportements qui compliquent encore la compréhension des marchés financiers.