nouvelles frontières

Le pardon des Moubarak

Il y a quelques jours encore, la presse égyptienne évoquait une possible condamnation à mort de l’ex-président renversé. Aujourd’hui, c’est un tout autre scénario qui se dessine: celui de sa relaxe en échange d’excuses. Par Frédéric Koller

Il y a quelques jours encore, la presse égyptienne évoquait une possible condamnation à mort de l’ex-président Hosni Moubarak, accusé de corruption, d’acquisition illégale de biens en plus d’être le grand orchestrateur de la répression des manifestations démocratiques, qui s’est soldée par la mort de plus de 800 personnes et 6000 blessés. Aujourd’hui, c’est un tout autre scénario qui se dessine: celui de sa relaxe en échange d’excuses. L’homme qui a dirigé d’une poigne de fer l’Egypte durant 30 ans, révèle le quotidien Al-Chorouk, prépare une lettre dans laquelle il «demande pardon, pour lui et sa famille, pour toutes les offenses qu’ils ont pu causer à la population». Hosni Moubarak serait prêt à rendre tout l’argent mal acquis à l’Etat en échange d’une amnistie prononcée par l’armée – à laquelle il a dû céder le pouvoir le 11 février – pour lui-même, son épouse et ses deux fils. Sa femme, Suzanne, a été libérée mardi par la justice après avoir signé une promesse d’abandonner sa fortune en Egypte (évaluée à 4 millions de dollars). L’enquête la concernant pour enrichissement illicite n’est pas close. Mais c’était un premier test pour tenter de faire avancer le pays en soldant – temporairement? – les comptes du passé. La «coalition des jeunes de la révolution» ne l’entend pas ainsi et promet des manifestations pour une nouvelle fois faire pression sur l’armée et s’assurer que l’ancien despote réponde de ses crimes devant un tribunal.

Trois mois après la révolution, l’Egypte est menacée de paralysie économique et institutionnelle. Pour sauver le processus démocratique en cours, il apparaît que le Conseil suprême des forces armées va imposer un compromis sur le sort de Moubarak qui, s’il est discutable moralement, est sans doute moins dommageable dans l’immédiat qu’un scénario de fractionnement de la société égyptienne qui favorise chaque jour un peu plus le camp islamiste. La multiplication des heurts entre des groupuscules extrémistes musulmans et des chrétiens (qui comptent eux aussi leurs extrémistes) est en effet de nature à faire dérailler la transition politique. Il y a urgence à stopper cet engrenage. Or, la rue et les médias colportent de nombreuses rumeurs sur l’origine de ces troubles. Comme toujours en Egypte, il y a d’abord le réflexe d’accuser une ingérence étrangère, soit Israël soit l’Arabie saoudite soupçonnés d’instrumentaliser des groupes salafistes pour déstabiliser le pays. La réalité est plus probablement que des anciens membres de l’appareil sécuritaire liés au système Moubarak continuent d’exercer leur pouvoir de nuisance pour monnayer la survie de leur chef et la leur.

C’est du moins ce que m’a laissé entendre cette semaine le ministre égyptien de la Santé, Ashraf Mahmoud Hatem, de passage à Genève pour participer à l’Assemblée générale de l’OMS. Il y a trois mois, ce médecin a été propulsé ministre d’un gouvernement de transition formé de technocrates. Il garde espoir de voir émerger une Egypte «moderne, non religieuse et démocratique». Mais, ces jours-ci, il a peur. Peur que sans un report des élections, prévues en septembre, les Frères musulmans raflent une large majorité des sièges au risque de transformer l’Egypte en un deuxième Iran. Ashraf Mahmoud Hatem a aussi compris qu’il ne fallait rien attendre des Etats-Unis ou de l’Europe en dehors de belles paroles sur de grands principes. Il n’y aura pas de plan Marshall pour l’Egypte. Pour soutenir l’économie du pays, il faut donc chercher d’autres sources de financement. A défaut d’aide occidentale, Le Caire compte désormais sur l’appui des pays proches et riches comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes ou le Koweït. «C’est dans leur intérêt de stabiliser l’Egypte», pense le ministre. Mais, pour les convaincre, il est nécessaire de gagner leur confiance. L’équation se résume donc ainsi: pour relancer l’économie, il faut des investisseurs; pour attirer les investisseurs, il faut la stabilité; et pour pacifier le pays, il faut assurer une forme d’amnistie aux Moubarak. Pour être rendue, la justice devra attendre que l’Egypte instaure une démocratie solide et durable. Et cela prendra sans doute de nombreuses années.

Publicité