Il fallait bien que ce jeu de mots-là se fît, au moment où le Monument s’apprête à franchir une ultime fois les portes de la Tour pour monter briller dans la Ville Lumière, qui en parle déjà comme d'un journaliste «emblématique (pour ne pas dire légendaire)». On le refait donc, mon jeune collègue me pardonnera ce trop tentant plagiat de bas étage, au nom du droit d’aînesse.

Alors, ce mercredi soir, que faisiez-vous lorsque tomba habilement la nouvelle – vous savez, juste un peu avant l’émission qu’il incarna pendant des décennies? La grande famille de la corporation médiatique, elle, s’est en tout cas mise à chanter son admiration et/ou à louer son courage. A le regretter déjà aussi, un peu, marquant du sceau de son intense fraternité le geste qu’on n’attendait pas. Le petit séisme ébranlant soudain les âmes journalistiques qui ne résistèrent point à courir sur Twitter. «Coup de tonnerre dans le paysage médiatique romand», dit 20 Minutes.

Lire: Darius Rochebin va quitter la RTS pour LCI

Dans les refrains de ladite chorale, il y a aussi les versets un brin sataniques qui mettent du sel dans l’affaire. «N’oublie pas de te faire vacciner contre le sale virus du parisianisme avant de partir!» dit l’un. «Montre-leur ce que c’est que l’exigence, le talent et le professionnalisme. Nos petits voisins en ont besoin!» enchaîne un autre. Et en France? «Depuis l’arrivée de Zidane au Real de Madrid, je n’avais jamais vu sur Twitter une pareille unanimité pour saluer un transfert», exagère quand même un troisième. Et lui, pendant ce temps, dans une jolie opération de com, il justifie ainsi la demi-trahison:

Tourner la page… C’est que nous sommes si nombreux à l’avoir croisé, si nombreux à l’avoir peut-être un peu jalousé, si nombreux à «transférer» le journaliste avec malice, de Genève à Paris, dans la catégorie des people posant en couverture des magazines, fréquentant les grands de ce monde. Mais auparavant, on se souvient aussi de sa longue silhouette sillonnant les couloirs feutrés du Journal de Genève, rue Général-Dufour, au crépuscule des années 1980. Déjà un élégant, déjà un porteur de promesses, déjà un séducteur, presque déjà un pro. Là, il écrivit des choses qu’on ne lisait pas ailleurs, là il s’inscrivait déjà dans l’histoire, une année après la chute de Ceausescu en Roumanie:

Un confrère de la Tribune de Genève et 24 Heures dit qu’«il explique sa décision en des termes policés» et que «de son côté, la direction est tout aussi polie». Après un quart de siècle passé à la RTS, il «s’était vu écarté en 2019 de la présentation de la semaine de ce rendez-vous qu’était le 19:30 […]. Est-ce la ou l’une des raisons de son départ? Impossible de l’affirmer. Même si le journaliste avait, dès lors, démontré sa puissance à décrocher des entretiens de personnalités internationales et fait preuve d’activité sur les réseaux sociaux. De quoi faire dire à certains que l’homme médiatique avait mal digéré cette éviction partielle.»

Débonnaire comme le vieux lion mais sans la faiblesse, l’intéressé «avait déclaré l’an passé n’avoir «aucun regret» quant à ce changement. «J’ai connu bon nombre de formules et d’alternances de présentations différentes, depuis toutes ces années. J’y suis habitué, confiait-il au Matin.ch. Et il a tout pour lui. «Le journaliste est reconnu pour son talent d’intervieweur, on pense notamment à son entretien avec Vladimir Poutine et Mahmoud Ahmadinejad, ou encore Roman Polanski et Sepp Blatter dans un autre registre.» Il en parlait justement en mars dernier dans un podcast:

En avril dernier, il confiait encore à L’illustré, «entre son domicile et les studios où se concocte le téléjournal dans des conditions de sécurité inédites», que les audiences du TJ battaient «des records historiques»: «Pour la première fois, l’actualité, c’est nous tous.» Il n’avait pas «le souvenir d’un événement à la fois local et planétaire de cette intensité», cet homme «qui ne se présente jamais à l’antenne deux fois de suite avec la même cravate».

«Les calmer»

Et aussi, il faisait part de cette anecdote, sidérante: «J’ai reçu deux appels surréalistes de confrères français. Ils me demandaient en pleine nuit et de toute urgence accès à des grands professeurs suisses, pour être sûrs d’avoir chez nous des places aux soins intensifs et l’accès aux respirateurs! J’ai eu beaucoup de peine à les calmer.» Cela donne peut-être raison à tous ceux qui pensent qu’il faudra leur redonner un peu d’humilité, à ces Parisiens.

Déjà qu’ils nous «le volent», titre 20 Minutes, pour citer «les fans [qui] n’ont pas tardé à afficher leurs émotions. Tristesse, colère, joie, reconnaissance, indignation. Tout y passe»: «Comme si l’année 2020 était pas assez dure comme ça», se désole un utilisateur de Twitter. […] Suivi ou précédé de nombreux autres témoignages: «Jsuis en larme»; «En voilà une excellente nouvelle!»; «Donc ça nous trahit comme ça?»; «Rien que le meilleur pour la prochaine aventure. Et surtout merci.»

Un «recrutement étonnant»

Ah, il y en a quand même un qui n’est pas très content, c’est Jean-Marc Morandini. Sur son blog, il écrit que «le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est un recrutement étonnant qui est annoncé […] par LCI. Au lieu de privilégier les journalistes de sa rédaction, c’est en effet en Suisse que la chaîne du groupe TF1 est allée chercher son nouvel intervieweur pour la rentrée. […] L’homme est aujourd’hui totalement inconnu en France, et il n’est pas certain que ce choix fera décoller les audiences de la chaîne qui est aujourd’hui battue par BFMTV et CNews.»

On parie? Et si l’on gagne, pardonnez-lui quand même, au déserteur. Et pardonnez-moi de ne pas avoir eu besoin de donner une seule fois son nom au bout de ces quelque 6800 signes.


Retrouvez toutes nos revues de presse.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.