Mère Courage sillonnait les champs de bataille en tirant sa charrette branlante et ses enfants désavantagés par la vie. L’héroïne de Bertolt Brecht dénonçait par l’absurde, si cher à son auteur, les conflits ainsi que la manière dont ils déteignent sur tous ceux qu’ils affectent, de près ou de loin. D’une certaine manière, Eveline Widmer-Schlumpf aura fait penser à ce personnage littéraire.

On a fait appel à elle en 2007 pour écarter du gouvernement la personnalité la moins soluble dans la collégialité gouvernementale de ces dernières décennies. Un Christoph Blocher dont le principal fait d’armes aura été de construire autour de sa propre personne un parti provocateur et belliqueux. Le sens du compromis et du consensus qui a fait la force, la stabilité et la crédibilité de la Suisse en a souffert.

Manœuvrer au milieu du champ de bataille ouvert par son ex-parti

Dans son rôle de Mère Courage, la conseillère fédérale grisonne aura cherché à manœuvrer au milieu du champ de bataille ouvert par son ex-parti et à tirer profit du chaos pour faire passer des réformes nécessaires. Pour cela, elle aura dû s’appuyer sur les alliés qui étaient à portée de main. Elle les a trouvés au centre et, parfois, à gauche.

Travailler huit ans dans ces conditions a quelque chose d’usant et l’on n’est pas surpris d’apprendre qu’elle avait mûri sa décision de quitter le Conseil fédéral avant de connaître le résultat des élections fédérales du 18 octobre.

De fait, un devoir accompli

Elle peut partir avec le sentiment du devoir accompli en ce sens qu’elle a assaini une place financière qui devenait de plus en plus anachronique. Cela lui a valu de sévères critiques de la part de la droite, mais celle-ci doit bien reconnaître que ce travail devait être fait. Il l’a été. La parenthèse de Mère Courage se referme.

S’il a été décidé avant, son départ était devenu une évidence après le 18 octobre. Mercredi, parmi les rares raisons politiques qu’elle a invoquées, elle a affirmé que son départ ferait du bien à sa petite formation politique, le Parti bourgeois-démocratique (PBD). On peut en douter. Ce parti a été créé autour d’elle, pour elle. Il marque le pas dans ses rares bastions et l’on peut douter qu’il survive longtemps au départ de celle qui en est l’égérie malgré elle.

Voie royale à l’UDC

Le retrait d’Eveline Widmer-Schlumpf ouvre une voie royale à l’UDC, à qui il sera plus difficile qu’en 2007 de contester le droit de disposer d’un second représentant au gouvernement. Mais il appartient à ce parti d’apporter la preuve qu’il saura saisir la perche qui lui est tendue sans faire de celle-ci une nouvelle hallebarde.

Pour endosser de plus grandes responsabilités gouvernementales, l’UDC doit quitter le champ de bataille. Elle doit démontrer qu’elle a acquis une maturité suffisante pour jouer un rôle nouveau pour elle. Cela passe par le choix de candidats expérimentés, sérieux et crédibles. Or, si l’on consulte la liste des noms évoqués jusqu’à maintenant, on doit constater que ceux qui répondent à ces critères ne sont pas légion.

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