Du bout du lac

La paresse est une rigueur

Merci de bien vouloir me réveiller au mois d’août, demande notre chroniqueur. Nous n’y manquerons pas, répond l’éditeur de ses lignes

Mi-las, mi pas là, mon œil alourdi flânait sur la longue paire de jambes que ce jeudi de fournaise avait jetées comme un pont fatigué entre mon short et mon bureau. Tapie dans la pénombre des persiennes, je l’aperçus. C’était elle, juste là. Reconnaissable entre mille. Ses bras, comme des tentacules, leurs litanies hypnotiques; son souffle et son sourire qui ensorcellent; je ne connaissais qu’elle. Elle était de retour, forcément. Pour moi, évidemment.

J’aurais dû me méfier. Plus d’émission ni la moindre chronique pendant deux mois, 57 degrés à l’ombre de l’autre côté du climatiseur et juillet en embuscade, chauffé à blanc: les astres étaient alignés, c’était inévitable. Tôt ou tard, la paresse reviendrait me chercher. Me cueillir, comme un fruit mûr.

Pas de résistance!

Inutile de résister dans ces cas-là. Quand la torpeur vient plomber le désœuvrement et que le plan canicule autorise le port des sandales, la paresse est en terrain conquis et le combat est vain. Mais pas question de coucher le premier soir. Mon corps m’appartient. Je céderai quand je l’aurai décidé, pas avant. Le vrai paresseux succombe avec rigueur. Ne rien faire exige de la méthode et du métier. Voici quelques conseils.

Premier impératif: ralentir le pas. Vous savez qu’il vous faut une minute pour rallier la cafétéria? Imposez-vous le double. En chemin, inclinez légèrement la tête en arrière et raccourcissez le balancier de vos bras. La répétition de l’exercice doit vous permettre de passer rapidement sous le seuil du 0,8 mètre par seconde, allure à laquelle le farniente peut commencer à déployer son potentiel.

Un impératif contre-intuitif

Expédiez ensuite les affaires courantes. Ce deuxième impératif est parfaitement contre-intuitif; il est pourtant incontournable. Prenez grand soin d’esquiver les premiers assauts de la paresse. Prolongez la danse, faites-la patienter. Mettez de l’ordre dans vos paiements, prenez le rendez-vous de dentiste que vous repoussez depuis six mois, ciselez votre message d’absence, rassemblez-vous tout entier pour le grand saut. Le moindre tracas oublié dans la frénésie gâcherait immanquablement l’expérience.

Il ne vous reste plus qu’un obstacle à lever: renoncer. Renoncer à tout. Tout ce qui est susceptible de vous rendre plus fort, meilleur, plus cultivé, plus intelligent, plus beau ou plus belle est symétriquement susceptible de vous entraver. N’ayez d’autre attente que de ne plus rien attendre. Au moins pendant quelque temps.

Lancé à la bonne lenteur et sans objectif dans un horizon nu, vous serez prêt. Prêt à vous endormir sans même vous en rendre compte sous un olivier, en ronflant avec le sourire. Alors, et seulement alors, vous pourrez vous vautrer dans les bras de la paresse jusqu’aux premiers embruns de la rentrée. Merci de bien vouloir me réveiller au mois d’août.


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A tous, un beau week-end Justin Bridou!

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