Normalement, ils sont cinq. La vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Cinq sens, cinq canaux d’accès au réel pour lui donner corps, pour lui donner sens. Les sens font le sens, même si la formule est facile. Ils font le sens d’à peu près tout. Surtout quand ils se rencontrent et s’augmentent. Et plus complètement encore quand ils se croisent et se superposent. La lumière devient alors tonitruante, les odeurs brûlent et les saveurs chantent, et Rimbaud se débat dans «les parfums pourpres du soleil des pôles».

Seulement voilà: les temps sont durs, ma bonne dame. Et vous l’aurez compris: pour bibi, l’heure n’est plus à la synesthésie. Fini, les parfums pourpres. La broyeuse implacable de cette année sans fin a décidé d’attaquer mon outillage perceptif comme on épétale une marguerite, un peu, beaucoup, obstinément, à la folie.

Anosmie, agueusie…

Il y a eu le goût et l’odorat, pour commencer. Anosmie, agueusie, plus de nez, plus de papilles, le salé, le sucré, l’acide et l’amer comme seul horizon gustatif. Un classique du moment. Qui dure, dure, et n’en finit pas de durer. L’expérience est pénible, mais bien trop banale pour vous tenir en haleine. C’est au prochain paragraphe que les affaires se corsent.

Après le goût et l’odorat, c’est au toucher que le covid s’en est pris. Rassurez-vous, rien de neurologique là-dedans. L’assaut s’est révélé bien plus pernicieux. Incapable de saboter tout seul ce troisième sens, la petite bête a délégué son travail de sape aux autorités sanitaires. Lesquelles ont renversé le problème pour neutraliser avec autant d’efficacité mes facultés sensorielles: elles les ont privées d’objet. Isolement, gestes barrières et fermeture du monde: plus vraiment de réel à toucher.

Gourmande, la broyeuse

Restaient donc la vue et l’ouïe, ce qui n’est pas rien. Mais la broyeuse était trop gourmande pour s’arrêter en si bon chemin. Et c’est sur la vue qu’elle a poursuivi son œuvre. Cette fois, en déposant sur mes alentours le couvercle de novembre, obscur, opaque et bas. La nuit qui tombe en plein jour. La pénombre du soir au matin et du matin au soir. Le Grand Nord, sans les étoiles, ni les aurores boréales. La vie masquée, à tâtons.

C’est ainsi que, privé d’odeurs, de saveurs, de frissons et de lumière, je me cramponne à mes oreilles, encore préservées. Je les tends, j’écoute, à l’affût d’une jolie mélodie. Je redouble d’attention, dans l’espoir de l’entendre sourdre et se détacher du brouhaha. Mais la tâche se complique à mesure que le monde s’engueule.

L’autre jour, mon fils m’a appris sa version d’un jeu qui s’appelle le Roi du silence. C’est tout simple. Quelqu’un dit «un, deux, trois, le roi du silence commence»… tout le monde se tait, et le premier qui parle a perdu. On fait une partie?


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Ça fait du bien quand ça s’arrête

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