Good food, good life: le slogan commençait à sonner creux. Nestlé bassinait les analystes depuis une dizaine d’années avec l’avenir radieux des alicaments et des produits santé, mais continuait à vendre, à grand renfort de publicité, des barres chocolatées, des glaces et d’autres aliments plaisir qui doivent répondre au goût des consommateurs pour le sucré, le salé, et le gras.

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Ce grand écart allait-il durer encore longtemps, alors que la croissance du groupe, depuis trois ans, est décevante? La réponse est venue, claire et sonnante, plus tôt que prévu. La nomination d’Ulf Mark Schneider à la tête du pétrolier que Peter Brabeck s’est acharné à transformer en flottille de voiliers, doit être vue comme une véritable rupture, terme jusqu’alors banni de la culture et des valeurs Nestlé.

Le groupe veveysan, qui est pourtant membre depuis longtemps de Scienceindustries, le lobby de la pharma en Suisse, est toujours resté discret sur ses activités de pointe dans le domaine de la biologie et des sciences de la vie. Qui sait par exemple que Nestlé mène des essais cliniques comme n’importe quelle entreprise pharmaceutique et a acheté, il y a cinq ans, une petite société américaine qui collabore aujourd’hui à la mise au point d’un diagnostic précoce de la maladie d’Alzheimer.

Qui sait que la plus grande bibliothèque mondiale de bactéries comestibles est en main du groupe? Ou que la multinationale, célèbre pour son café ou son chocolat, cherche à percer les mystères du microbiome car notre estomac joue un rôle presque aussi important que le sang dans la transformation des aliments en énergie vitale?

Avec la nomination d’Ulf Mark Schneider, Nestlé met au grand jour une ambition forte, celle de conquérir, avant tout le monde, le marché de l’alimentation personnalisée, c’est-à-dire basée scientifiquement sur les besoins du corps de chacun, et non sur les envies de sucré, de salé ou de gras. Et si, en poursuivant dans cette voie, les chercheurs parviennent à tromper le consommateur en lui faisant croire, par un artifice de goût, qu’il mange sucré ou salé alors que ces substances nocives pour sa santé sont absentes de la nourriture, le pari sera gagné.

Pour relever ce défi au plus haut niveau Nestlé n’avait personne dans ses rangs puisque la culture d’entreprise a toujours privilégié les surdoués en innovation commerciale et en compréhension des goûts locaux. Fresenius, d’où vient Ulf Mark Schneider, est une entreprise de la santé très particulière, à cheval entre le marché libre et celui de l’industrie pharmaceutique protégé par le système des brevets.

Le choix de Nestlé est intelligent. Il est également courageux car il comporte le risque d’une rupture culturelle. Mais il se produit aussi à un moment clé: celui où il devient possible de prouver scientifiquement l’apport nutritif complexe d’un aliment, et donc de dépasser le simple slogan good food, good life.

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