C’est fait, et le pari est gagné. Après la dissolution de la Chambre le 28 septembre dernier, afin que soient confortées les options économiques et de sécurité de son gouvernement – et alors qu’un parti rival venait d’être formé par la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike – le premier ministre conservateur japonais, Shinzo Abe, entame ce lundi un nouveau mandat, «avec humilité et sincérité», dit-il. Mais doté d’une très confortable majorité – deux tiers des sièges remportés par sa coalition – après les législatives anticipées de ce dimanche dans l’Empire du Soleil levant. Une très large victoire à l’issue de laquelle il s’est immédiatement engagé à «agir avec fermeté» face aux menaces de la Corée du Nord et au déclin démographique qui ont dominé la campagne. D’où sa position, en cette dernière matière, pour une gratuité des crèches et des écoles maternelles.

L’actualité: Au Japon, Shinzo Abe remporte une large victoire aux législatives

Ce triomphe dans les urnes va lui permettre «de conserver toutes les présidences de commissions de l’Assemblée», précise le Mainichi Shimbun cité par Courrier international et de lancer une réforme inédite de la Constitution pacifiste japonaise. Mais la procédure s’annonce longue et complexe concernant ce texte dicté par l’occupant américain après la défaite japonaise de la Seconde Guerre mondiale. Il a été promulgué par le Parlement japonais en 1947 et n’a jamais été modifié depuis. Son article 9, le plus célèbre, stipule que le Japon «renonce à jamais» à la guerre et «à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux».

L’historique: La Chambre des députés dissoute, ouvrant la voie à des élections anticipées

Mais voilà: septante ans ont passé. Et l’opinion publique reste divisée sur la question d’une éventuelle intervention armée à l’étranger. Le quotidien Asahi Shimbun la considère comme «un point fondamental», puisqu’elle nécessite d'«amender les options pacifistes de la Constitution nippone» Ce serait «un tournant majeur pour la politique du Japon», estimait-il déjà le 11 juillet dernier. Les milieux nationalistes, notamment, dont Shinzo Abe est proche et dont l’influence est grandissante dans le pays, perçoivent l’article 9 comme une humiliante relique de la défaite impériale de 1945, et jugent qu’il est temps de l’amender pour l’adapter aux nouvelles réalités géopolitiques. Selon un récent sondage du journal conservateur Yomiuri Shimbun, 35% des personnes interrogées sont en faveur de cette option, mais 42% sont contre et le manifestent haut et fort.

Le contexte: Législatives anticipées au Japon sur fond de reprise

Cette composante nationaliste est, géostratégiquement parlant, essentielle. Elle s’inscrit dans cette «nouvelle génération de dirigeants [qui] émerge sur la scène internationale». Ceux-ci «campent leur autorité en opposition explicite à l’Occident», selon l’ancien diplomate de Singapour Kishore Mahbubani qui s’exprimait dans une tribune parue à la mi-septembre dans le New York Times. Parmi eux, il citait en tête Shinzo Abe au Japon, puis «Rodrigo Duterte aux Philippines, Recep Tayyip Erdogan en Turquie, Narendra Modi en Inde et Vladimir Poutine en Russie. On peut y ajouter le président chinois Xi Jinping, qui a réussi à émerger dans un contexte politique extrêmement concurrentiel, parmi les 80 millions de membres du Parti communiste chinois.»

En poste depuis 2012, Shinzo Abe «pourrait donc rester au pouvoir jusqu’en 2021, à condition d’être réélu à la tête de son parti en septembre 2018». Ce qui ne fait guère de doute s’il ne commet pas de faux pas jusque-là. «Il établirait ainsi un nouveau record de longévité pour un chef de gouvernement nippon», constate Le Monde. Mais attention, car la participation à ces élections «n’a pas dépassé 53,6%, le deuxième plus bas niveau depuis 1945», ce qui limite la «légitimité» de l’heureux élu, quoique «traditionnellement, une forte abstention profite aux partis au pouvoir».

Une opinion: Le pari dangereux de Shinzo Abe

Pour un correspondant européen bien connu en Suisse et au Japon, Shinzo Abe a surtout profité «de la faiblesse de ses adversaires pour se refaire une santé», lit-on sur le site de Radio France internationale, «à commencer par la gouverneure de Tokyo […], un temps perçue comme une rivale potentielle». «En réalité, fragilisé par des scandales de favoritisme, […] a voulu prendre de court ses opposants». Opération réussie.