Nouvelles frontières

Pour ceux qui ont vu la vidéo de l’interview d’Edward J. Snowden, nul doute qu’il s’agit d’un homme réfléchi, posé et déterminé. Sa dénonciation des pratiques du renseignement américain (en particulier de l’Agence de sécurité nationale, NSA), qui est en mesure d’espionner les communications téléphoniques et électroniques d’une grande partie de la planète, s’inscrit dans la défense des libertés individuelles et en appelle à l’opinion publique pour se protéger des intrusions de l’Etat sécuritaire dans notre sphère privée.

On peut discuter de la nature de ces révélations – qui pouvait douter que les Etats-Unis, comme la plupart des grands pays, profiteraient des nouvelles technologies pour fliquer ses utilisateurs? – elles posent à nouveau la question du contrôle démocratique sur les activités d’espionnage. Dans tous les cas, Edward J. Snowden a fait preuve d’un grand courage en passant à l’acte, sachant qu’il se transformerait aussitôt en traître aux yeux de Washington et d’une majorité d’Américains.

Plus étrange est la décision de cet ancien collaborateur de la CIA de se replier sur Hongkong pour livrer ses informations à la presse. Il s’est expliqué dans diverses interviews sur ce choix: Hongkong, dit-il, est un bon refuge car il y règne «une forte tradition de liberté de parole», «une longue tradition de manifestation de rue», et sa justice lui inspire «confiance». On serait tenté de penser qu’il a péché par ignorance ou qu’il fait preuve d’une incroyable naïveté sur l’état réel des libertés dans la région administrative spéciale de Hongkong, passée sous souveraineté du gouvernement de Pékin en 1997.

Les premiers surpris ont été les démocrates de l’ex-colonie britannique. «Si M. Snowden est toujours ici, écrit Law Yuk-Kai, le directeur du Hongkong Human Rights Monitor, il doit savoir qu’il se trouve à présent dans une pièce spéciale d’un territoire chinois «autonome» – dans un flou légal où des officiers de police ont détenu il y a peu un journaliste pour avoir posé à un dirigeant chinois des questions relatives au massacre de la place Tiananmen du 4 juin 1989.» Si Hongkong reste à certains égards un havre légal et de stabilité judiciaire en comparaison régionale, personne ne peut ignorer l’érosion des libertés et le risque permanent d’une intrusion de Pékin dans ses affaires malgré les garanties du principe «un pays, deux systèmes».

Edward J. Snowden devait savoir que Hongkong et les Etats-Unis ont signé un traité bilatéral d’extradition. Celui-ci est toutefois soumis à une possibilité de veto de Pékin.

Si l’on postule que l’ex-agent secret est certes idéaliste, mais ni naïf, ni ignorant de ces faits, il faut alors bien admettre que la vraie raison du choix de Hongkong – puisqu’il dit vouloir y rester – est de s’assurer la protection de Pékin. Edward J. Snowden aurait pu élire bien d’autres endroits plus libres et plus sûrs sur le plan légal que Hongkong. Mais sans doute a-t-il conscience que très peu de pays démocratiques ou ayant de bonnes relations avec les Etats-Unis sont en mesure, en dernier ressort, de résister aux pressions de Washington. Inutile d’être paranoïaque pour le comprendre.

Du coup, Hongkong revêt le double avantage d’être relativement libre tout en étant sous la protection de la principale puissance émergente qui cherche à s’affirmer comme contre-pouvoir face aux Etats-Unis. Si c’est bien le calcul d’Edward J. Snowden, c’est un pari fort risqué. En affirmant, jeudi, qu’il était «ici pour révéler des crimes» et que la NSA piratait des ordinateurs de Hongkong et de Chine, il a fait un pas supplémentaire. Il est désormais un pion dans la rivalité entre Pékin et Washington.

Cette défection aurait de quoi réjouir la Chine – les propos de Snowden annulent en quelque sorte les accusations américaines de cyberpiratage à l’égard de Pékin. Or, au lendemain d’un sommet Obama-Xi qui fut un succès, c’est plutôt l’embarras qui prédomine. Snowden pourrait devenir une monnaie d’échange. Mais il est peu probable que Pékin en fasse un casus belli lorsque viendra la demande d’extradition de Washington.

Il est peu probable que Pékin en fasse un casus belli lorsque viendra la demande d’extradition de Washington

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