Opinion

Le pari suisse d’Emmanuel Macron

François Hauter, ancien rédacteur en chef au Figaro, évalue les chances de succès du nouveau président, qui devrait s’inspirer de la Suisse

L’histoire ne s’affranchit jamais du temps ni des faits, mais il n’empêche: l’élection d’Emmanuel Macron n’en est pas moins la troisième tentative de l’après-guerre, après l’instauration de la Ve République du général de Gaulle en 1958 et l’éphémère «nouvelle société» de Jacques Chaban Delmas, en 1969, de moderniser en profondeur la société française.

Copier-coller du modèle suisse

Les modernisations souhaitées par M. Macron sont de diverses natures, et ressemblent toutes à un copier-coller de notre modèle suisse. Elles s’inspirent de son passage au sein de la commission Attali, au début du quinquennat Sarkozy, de son expérience à l’Elysée et au Ministère de l’économie sous François Hollande.

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Le nouveau chef de l’Etat français est extrêmement ambitieux dans ses projets sociaux. Il ne veut plus que 150 000 illettrés sortent chaque année des écoles françaises; il souhaite rémunérer équitablement les hommes et les femmes. Et enfin réformer l’apprentissage, la formation professionnelle et le droit du travail, tellement inefficaces et irréalistes en France qu’ils fabriquent trois fois plus de chômeurs que chez nous.

Rupture fondamentale

Modernisation encore parce que M. Macron, sous la pression de citoyens français exaspérés, change de tempo, abandonnant les vieux airs du tango gauche-droite rythmant la vie politique depuis 1981, pour une démarche «à la suisse», où des responsables de tous les partis doivent apprendre à s’entendre et à faire des concessions pour faire aboutir des projets d’intérêt national. C’est en France une rupture fondamentale: au moment des fameuses «alternances» entre «droite républicaine» et «gauche de gouvernement», la priorité absolue du nouveau président consistait depuis 1981 à affirmer «le changement» en détricotant les initiatives de son prédécesseur – et surtout les meilleures, qui avaient remis en cause quelques «droits acquis» – quitte à perdre deux années de son mandat!

Si le projet de M. Macron aboutit, les vieilles lunes de l’affrontement idéologique gauche-droite devraient se démoder rapidement, reléguant Madame Le Pen et Monsieur Mélenchon dans les postures enfantines d’une France qui se contente de taper du pied sous des slogans d’une imbécillité frisant l’idéal.

Introduire la «société civile» dans les rouages de l’Etat

Modernisation enfin puisque Emmanuel Macron promet d’introduire la «société civile» dans les rouages de l’Etat, c’est-à-dire dans la Cour du pouvoir, un «domaine réservé» des fonctionnaires, jusque-là cadenassé par la fonction publique. C’est révolutionnaire en France, tant la hiérarchie pyramidale de l’administration qui fournit depuis 70 ans le personnel politique (les fonctionnaires sont les seuls en France à pouvoir se mettre en congé et ainsi prendre le temps d’apprendre la politique) n’a jamais cessé de se renforcer, au point d’écraser le pays.

Qu’on en juge: en 1968, la dépense publique, «gérée» par ces «serviteurs de l’Etat», représentait 17% du PIB national. En 2017, on en est à 57% de la richesse française! Ce pourcentage est redescendu sous les 50% en Allemagne, il est de 33% en Suisse. M. Macron veut repasser sous les 50% du PIB. La aussi, le chantier sera titanesque, tant la machine administrative, un édredon poisseux, sait se défendre en faisant montre de passivité agressive face aux velléités de réformes. A vouloir «dégraisser le mammouth», bien des ministres ont perdu leurs maroquins…

Chances de réussite faibles

Comment aujourd’hui mesurer les chances de réussite du nouveau président? L’état d’esprit morose, voire morbide des Français laisse peu d’espoir: on imagine mal en ce moment Emmanuel Macron capable de transformer ses 65 millions de commentateurs-concitoyens en autant d’êtres positifs et raisonnables, conscients de leurs intérêts communs et prêts à troquer l’exaltation contre le pragmatisme. Bref, un abîme de pessimisme sépare Français et Suisses. Si l’on se réfère au passé, les chances de M. Macron sont nulles.

En 1969, Jacques Chaban Delmas, ce premier ministre de Georges Pompidou qui grimpe les escaliers quatre à quatre et symbolise le dynamisme et le changement, appelle de ses vœux une «société prospère, jeune, généreuse et libérée», «une nouvelle société», il critique le poids trop important de l’administration dans l’économie et l’archaïsme d’une «société de castes». Un Pompidou jaloux de ses prérogatives et du charisme de «Chaban» tue ce projet centriste d’assouplissement, de décentralisation, de participation des citoyens comme des salariés. Cet échec sera un drame pour la France.

Comme plus tard l’immobilisme d’un Jacques Chirac, élu en en 2002 avec 80% des voix contre Jean-Marie Le Pen, qui ne profitera pas de ce triomphe pour corriger les erreurs et refonder la Ve République sur des bases non partisanes.

Dégoût de la société de castes

Pour les temps présents, le seul atout d’Emmanuel Macron est que les Français sont dégoûtés de leur «société de castes», des cloisonnements pyramidaux, des strates administratives irresponsables, des législations si touffues qu’elles en deviennent incompréhensibles, des reports des décisions douloureuses, des échappatoires idéologiques face aux sujets difficiles. Ils rêvaient d’une gauche et d’une droite réunies, à l’allemande. Ils l’ont: la «gauche de gouvernement» étrillée, la droite conservatrice décapitée, ne demeurent plus que les extrêmes – M. Mélenchon et Mme Le Pen – dont on se méfie parce qu’ils sont synonymes de risques d’appauvrissement. Et au centre, voici cet Emmanuel Macron, jeune, chanceux et charmant, ce séduisant «monarque républicain» qui promet aujourd’hui la renaissance, celle de la France et de l’Europe, face à l’haltérophile Poutine et au burlesque Trump.

Son pari est celui de l’intelligence et de la raison. Il lui reste le plus dur, la troisième mi-temps: gagner les législatives. Aussi longtemps qu’il ne disposera pas d’une majorité parlementaire pour appliquer son immense programme, rien n’indique que son chambardement des mœurs de la Ve République réussira. Le modèle suisse a mis des siècles à mûrir. La République française vient de loin elle aussi, car après huit siècles de monarchie, elle naît du tourbillon sanglant d’une révolution, puis est bousculée par deux empires, trois monarchies constitutionnelles et le régime de collaboration de Vichy… Après tant d’incurie, «la Ve» apporte la stabilité, mais elle est à réinventer. En matière de sagesse, la France a aujourd’hui besoin de la Suisse.


* Auteur de «Le Bonheur d’être Français» (Fayard). Son dernier roman, «Les Enfants perdus» vient d’être publié aux Editions du Rocher.

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