L’été dernier les Vaudois ont débattu vivement sur la question d’étendre le droit de vote aux étrangers qui résident durablement dans le canton. Cette controverse a touché des aspects capitaux de notre système démocratique. Ce fut l’occasion de prendre sa température. La campagne des opposants et l’issue négative du scrutin ont marqué un recul de la pensée politique, au sens noble du terme: celle qui est attentive à la vie quotidienne dans la cité.

Ainsi le 4 septembre 2011, une majorité de deux tiers a décidé de refuser l’octroi du droit de vote et d’éligibilité cantonale aux étrangers. Il ne concernait pourtant pas l’étranger fraîchement arrivé, le détenteur d’un permis N, F ou L. Non! Il s’agissait expressément de migrants «anciens», qui vivent en Suisse depuis au moins dix ans, dont trois dans le canton. Qui sont-ils? Nos voisins au quotidien, simplement. Les arguments de la droite prêtaient parfois à sourire: l’UDC avançait que les étrangers établis sur sol vaudois auraient des droits politiques quand ils rempliraient leurs devoirs, comme le service militaire. Il y a pourtant belle lurette que le canton de Vaud ne lève plus de troupes!

Plus subtils, certains apôtres de la discrimination fondée sur la stricte nationalité avançaient que le vote communal touche à la vie quotidienne, alors qu’au niveau du canton on légifère, on promulgue des lois à hauteur d’un «Etat souverain». Mais nous savons bien que les votations cantonales vaudoises concernent l’école, les caisses maladie, les allocations familiales, la fumée passive, le nombre de jours fériés, le salaire minimum, la police, le logement… bref le cœur de la vie publique.

Cette liste de privations de droits ternit gravement la démocratie telle que nous la pratiquons. De fait, nous empêchons nos voisins permanents de se forger une opinion sur les sujets précités, nous leur barrons l’accès au débat citoyen. Leur refuser le droit de vote cantonal aboutit à une pratique proche d’une forme d’apartheid, de développement séparé. Nous échouons dans notre mission d’intégration et d’ouverture rassembleuse: voilà un signe de régression.

De quel droit d’ailleurs privons-nous nos voisins durables de ces droits, eux qui versent leur part aux finances publiques! Ils paient des impôts, des cotisations aux assurances, des taxes diverses, comme nous… Etrange paradoxe au pays du «Qui paie commande!» Certains paient autant que les autres mais ne commandent rien du tout.

En France, un débat similaire a eu lieu au Sénat le 8 décembre dernier. La majorité de gauche a fait passer une proposition d’accorder le droit de vote au plan local (municipal et cantonal) aux étrangers non communautaires. Le premier ministre François Fillon est monté au créneau, exprimant sa vive «opposition» face à un «travail de sape d’un des fondements de notre République». «Dissocier le droit de vote de la nationalité française, c’est prendre le risque de communautariser le débat public», martelait-il.

A l’argument selon lequel les immigrés hors Union européenne paient des impôts et des taxes, et peuvent donc prétendre participer aux décisions de la collectivité, François Fillon rétorque: le droit de vote ne s’achète pas, car la France a quitté depuis longtemps le système censitaire!

En 2005 pourtant, Nicolas Sarkozy expliquait sur France 2 «qu’il ne serait pas anormal qu’un étranger ayant des papiers, qui travaille, paie des impôts, respecte les lois et réside depuis au moins dix ans en France, puisse voter aux élections municipales. En ce qui me concerne, j’y suis favorable».

Mais le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, a annoncé la couleur et recouru à l’argument de la préférence nationale contre la gauche: «On vote parce que l’on est citoyen, on est citoyen parce que l’on est français, on n’est pas citoyen parce que l’on habite en France.»

Plusieurs sympathisants du PS déplorent l’initiative des sénateurs de gauche, craignant, par calcul, que de nombreux électeurs des couches populaires se sentent trahis par l’ouverture du PS aux résidents étrangers et tournent casaque en faveur du Front national ou de l’UMP. Néanmoins le 22 janvier dernier, lors du grand meeting socialiste au Bourget, François Hollande s’est engagé à «mettre en place le vote des étrangers».

Aussi longtemps qu’on opposera, ici comme au sein de la majorité en France, le «nous» excluant et le «eux» discriminé – au lieu d’un «nous» inclusif, pragmatique et fédérateur –, le projet d’intégration continuera à reculer.

Alors qu’on célèbre le 250e anniversaire de la parution du Contrat social et les 300 ans de la naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, on peut regretter la défaite d’une vision éclairée de notre société plurielle, fondée sur une meilleure cohésion citoyenne. Les Lumières seraient-elles éteintes?

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