Revue de presse

Le parlement grec va se prononcer sur la fin (ou non?) de la querelle avec la Macédoine

Dernier acte, dans la nuit de jeudi à vendredi, de la tragicomédie qui se joue depuis presque trente ans entre Athènes et Skopje? Les opposants sont encore nombreux et les nationalistes dans la rue. Le premier ministre, Alexis Tsipras, vacille

Voilà bientôt presque trois décennies que le litige sur le nom de l’ex-république yougoslave de Macédoine (ARYM) empoisonne les relations de Skopje avec son voisin grec, dont le parlement monocaméral, la Voulí, se prononce ce jeudi sur le nouveau nom de «République de Macédoine du Nord», issu de l’accord dit de Prespa. Le marathon toucherait-il donc à sa fin? On voudrait y croire… Selon l’Agence France-Presse (AFP), c’est «le dernier acte» de la résolution de ce différend qui n’est pas simple, car ses racines plongent très loin dans l’Antiquité, et il a connu de multiples rebondissements ces dernières années.


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Alors qu’en est-il? Vidéo à l’appui (à visionner ci-dessous), Le Monde explique les fondamentaux: «Le terme «Macédoine» désigne à la fois une région de la Grèce et un pays indépendant issu de l’ex-Yougoslavie. Cette ambiguïté pose problème depuis que la Macédoine [le pays] est devenue indépendante en 1991, [car] beaucoup, en Grèce, considèrent que, par cette appellation synonyme, le pays frontalier cherche à s’accaparer le patrimoine historique de la Macédoine grecque, voire son territoire.»

L’Etat de Macédoine envisage donc de changer de nom, pour devenir la «Macédoine du Nord», nom convenu avec les Hellènes. Seulement voilà, «une partie de l’opinion grecque refuse que le terme «Macédoine» soit conservé dans la nouvelle appellation», écrit encore le quotidien français. Si bien que depuis une année, à Thessalonique, principale ville de la région grecque de Macédoine, mais aussi à Athènes comme dimanche dernier, des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour manifester, «à l’initiative d’organisations nationalistes».

Le gouvernement pointe du doigt «des extrémistes» d’Aube dorée, classé comme parti «néonazi», qui ont été violemment réprimés par les forces de l’ordre. C’était une «bataille chimique», a titré le géant de la presse grecque de gauche Ta Nea, relayé par Courrier international, qui précisait que «des tirs de gaz lacrymogènes avaient touché des enfants et des personnes âgées».

Comment tout cela est-il arrivé?

Pour arriver à ses fins, «le parlement de l’ARYM s’est déclaré favorable à une révision de la Constitution», indique le site Eurotopics. Car dans le cadre d’un référendum consultatif organisé à la fin de septembre 2018, «plus de 90% des votants s’étaient déclarés favorables» à l’accord convenu avec la Grèce, «même si la participation avait été limitée (36%)». Et même le journal grec Avgi avait salué cette volonté de «mettre un terme à cette absurde querelle».

Le quotidien de gauche édité à Athènes écrivait alors que «la majorité de la population de l’ARYM» espérait «amitié et coopération avec la Grèce. Car […] dans l’histoire de l’humanité, quelles que furent les conditions géopolitiques, le renoncement au nationalisme n’a jamais porté atteinte aux relations entre les peuples. Au contraire. L’amitié sincère a toujours freiné les intérêts des puissances impérialistes; la coopération honnête a toujours été l’arme des peuples, un moyen pour eux de s’affranchir des tutelles et de prendre leur destin en main.»

Bisbilles à Skopje aussi

Mais en Macédoine même, on se cherche également des poux. Au lendemain du référendum, le quotidien Kurir estimait que le parlement de Skopje «n’était pas habilité à entériner le changement de nom»: «Ni les députés, ni le chef du gouvernement, ni d’obscurs ministres n’avaient la légitimité requise pour altérer le nom du pays et l’identité macédonienne. […] Il est inacceptable qu'[ils] deviennent le jouet d’intérêts politiques. […] Seul le peuple, souverain, a le droit de se prononcer sur le changement du nom.»

Mais quand il faut «reprendre son destin en main» et qu’il faut pour cela remonter à Alexandre le Grand (356-323 av. J.-C.) et à son père Philippe II de Macédoine, dont les statues érigées par la droite nationaliste au centre de Skopje devront être assorties d’une plaque mentionnant qu’elles illustrent l’histoire grecque et témoignent d’une amitié partagée, on voit tout de suite la complexité de la mise en œuvre de l’accord. La future Macédoine du Nord devra aussi par exemple effacer toute représentation publique du Soleil de Vergina, l’étoile à 16 rayons emblème de la dynastie antique macédonienne.

L’AFP précise encore que les citoyens de la Macédoine du Nord «pourront continuer de parler le macédonien, qui pour les Grecs est un dialecte issu du bulgare. Mais pour bien préciser que ce n’est pas dans cette langue que parlait Alexandre le Grand, l’accord précise qu’elle appartient au «groupe slave du sud», arrivé dans la région à partir du VIe siècle, et n’est pas lié à l’ancienne civilisation hellénique ni à l’histoire, la culture et l’héritage de la province du nord de la Grèce».

Des plaques de voitures à la pâtisserie…

Entre autres jolis projets logistiques à mettre en place, les plaques d’immatriculation des véhicules automobiles devront aussi changer, les initiales NM ou NMK (pour North Macedonia – Macédoine du Nord) y remplaçant MK (pour Macédoine, Makedonija en slave). Les deux gouvernements se sont aussi engagés à «encourager» les producteurs des deux pays à s’entendre sur les «noms commerciaux et marques». Un groupe d’experts assistés de représentants de l’ONU sera formé pour les y aider.

Pourquoi cela? «Les consommateurs pourront ainsi choisir en toute connaissance de cause entre les biens fabriqués dans la future Macédoine du Nord et ceux de la province grecque frontalière de Macédoine, grand centre économique des Balkans. Le vin, mais aussi le halva dit «macédonien», une pâtisserie orientale préparée des deux côtés de la frontière, figurent parmi les produits concernés, selon le Ministère grec des affaires étrangères. On voit jusqu’où ça va… Sans compter le fait que «l’Eglise orthodoxe de Bulgarie examinera la question de l’autocéphalie de «l’Eglise de Macédoine» après la confirmation du changement de nom», explique le site Orthodoxie.com.

Mais tout cela, c’est de la musique d’avenir. En attendant, la question sème toujours la zizanie sur l’échiquier politique grec. Devant la Voulí, les partisans du non sont appelés à manifester jeudi soir à l’appel des organisations défendant la «grécité» de la Macédoine. Comme Aube dorée, la majorité des partis politiques grecs affiche une opposition farouche au nouveau nom de la Macédoine du Nord:

Malgré cette opposition vent debout, l’accord de Prespa devrait «en principe» être validé par au moins 151 voix sur les 300 du parlement. Ce devrait donc être très serré: un score identique à celui obtenu par Alexis Tsipras lors du vote de confiance de dimanche dernier, précise I Kathimerini. Outre la normalisation des relations bilatérales, la mise en vigueur de l’accord ouvrira la voie de l’adhésion de la Macédoine du Nord à l’Union européenne et à l’Alliance atlantique, entravée jusqu’ici par le veto d’Athènes.

Alexis Tsipras très affaibli

Avant cela, la coalition gouvernementale de Tsipras a été la première victime de cette controverse la semaine dernière: le départ du fidèle allié du premier ministre, le parti souverainiste des Grecs indépendants (Anel), et la démission de son leader Panos Kammenos du portefeuille de la Défense ont de facto affaibli la majorité du gouvernement. L’événement a marqué, pour Ta Nea, le «début de la fin» du gouvernement dirigé par Alexis Tsipras. Le quotidien précisait:

Le gouvernement a décidé de mettre en scène une mini-crise politique en orchestrant la démission du ministre de la Défense, qui a immédiatement été remplacé par le chef d’état-major des armées en exercice, du jamais-vu depuis la dictature et inédit en Europe

Alors, à imaginer que les députés grecs disent non et que l’accord de Prespa n’entre pas en vigueur, «les conséquences de l’échec seront importantes», a prévenu Matthew Nimetz (photo), le médiateur onusien, dans un entretien à l’agence de presse grecque Ana. Le leader de l’opposition grecque, Kyriakos Mitsotakis, ne cesse de réclamer des élections anticipées. Il a promis «une nouvelle négociation» avec Skopje si le texte n’est pas entériné. Mais pour Nimetz, un nouvel accord «prendrait des années à être conclu, compte tenu du nombre de sujets négociés dans l’actuel, de la différence de dynamique politique entre les deux pays et des changements régionaux et internationaux».

Suspense, donc. On se demande ce qu’Alexandre le Grand, qui avait étendu l’influence de l’hellénisme aux confins de l’Asie il y a plus de 2300 ans, en penserait aujourd’hui.


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