La gauche va continuer à se battre pour les classes laborieuses. Malgré elles, mais de préférence sans elles. Avec 80% de titulaires d’un titre universitaire, à peine un tiers de salariés, mais plus de la moitié d’élues et d’élus cadres du secteur public ou professionnels de la politique, le Parti socialiste et les Verts sont, avec les Vert’libéraux, les formations les plus éloignées de la représentativité populaire dont elles se réclament.

Il y a longtemps que la gauche ne forme plus de Willi Ritschard, premier et dernier ouvrier élu au Conseil fédéral, de Helmut Hubacher, de Fritz Reimann ou d’Amélia Christinat, tous issus de l’école syndicale et du militantisme ouvrier. Les députations de gauche sont le reflet de leurs électeurs: formation de niveau relativement élevé et revenu de la classe moyenne supérieure.

Un élitisme politique

La gauche reproduit elle aussi l’élitisme politique qui, partout en Europe, suscite la méfiance – quand ce n’est pas le rejet – envers les grands partis traditionnels. «Le parlement suisse reste un organe socialement très sélectif qui se compose essentiellement d’universitaires, d’entrepreneurs, de professions libérales ou de politiciens professionnels; toutes des catégories minoritaires au sein d’une société suisse en majorité composée de salarié·e·s», constatent les politologues Andrea Pilotti et Roberto Di Capua, de l’Université de Lausanne.

Andrea Pilotti et Oscar Mazzoleni viennent d’ailleurs de publier un ouvrage sur Le système de milice et la professionnalisation politique en Suisse dans lequel ils constatent que les rémunérations des élus augmentent et que le milicien salarié du secteur privé est en voie d’extinction. Si les auteurs décrivent finement les processus de professionnalisation, on peut regretter qu’ils n’en analysent pas les causes fondamentales. Sinon par quelques rapides considérations. Or n’importe quel conseiller communal d’un village sait aujourd’hui qu’à moins d’être un juriste spécialisé dans le droit de la construction il lui est impossible de donner un préavis raisonnable sur l’érection d’une antenne 5G de téléphonie mobile.

Une complexité croissante

Cela se traduit au niveau fédéral par la nécessité d’une expertise toujours plus pointue. Dans une réponse au député tessinois Adriano Cavadini, il y a vingt-deux ans déjà, le Conseil fédéral admettait une augmentation et une accélération de la production normative. Et une complexification due au fait que, «pour réaliser une seule opération ayant une incidence légale, il devient nécessaire d’appliquer plusieurs normes simultanément». Ainsi, pour l’adaptation d’un traité au sein de l’OMC, il avait fallu modifier pas moins de 20 lois ou ordonnances. Si entre 1994 et 1997 on avait voté quelque 95 lois et arrêtés fédéraux, nous en sommes à 449 pour la dernière législature.

Les ambitions personnelles des politiques, mais aussi les exigences de transparence et de clarté, l’émergence d’une économie numérique et globalisée, le besoin de réglementer chaque détail de la vie quotidienne alimentent cette frénésie législative. Avec la judiciarisation de la société. L’autre soir, notre modeste Conseil communal a examiné l’interdiction de certains chemins en forêt. Cela ne dissuadera aucun promeneur. C’est juste pour se couvrir les fesses en cas de chute de branche due à «l’urgence forestière». Puisque derrière chaque broussaille se cache un juriste.


La semaine passée: La crise des grands partis  


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