Dans la rue

Ceux qui parlent et ceux qui se taisent

Notre chroniqueuse fait la conversation à des inconnus

Dans le hall de la gare, il y a un grand banc où, ce matin, se côtoient dans leur assise une dame, la quarantaine, perdue dans son téléphone portable; une autre dame, plus petite et âgée, qui regarde devant elle sans bouger, son écharpe lui fait comme une minerve; un type qui est le sosie de Dieudonné M’bala M’bala, mais glabre; un vieux monsieur à casquette qui s’accroche à la poignée d’une valise à roulettes; un autre monsieur qui louche beaucoup, et un dernier, unijambiste, qui louche lui aussi.

«Dieudonné» s’agite au milieu des vieux. Il fait de grands mouvements avec le haut de son corps, la gestuelle nerveuse. Il se tourne à droite, plusieurs fois, pour invectiver la dame à l’écharpe. Il se tourne à gauche, balance ses bras devant le monsieur accroché à sa valise. Il dit que «ça, c’est vraiment la Suisse», sur le ton de celui qui ne l’aime pas. Apparemment, il réclame de la conversation, mais les deux pâles vieillards sont impassibles, ne veulent pas l’entendre, et encore moins le voir. Ils font comme s’il n’était pas là.

Les deux types qui louchent se lèvent, et je vais m’asseoir à leur place. Si «Dieudonné» cherche la conversation, il va la trouver avec moi. Il me regarde. Brusquement, les yeux dans le vide devant lui, il fait avec les mains le geste du temps mort, et il dit: «Là, ça suffit maintenant, stop, c’est trop, j’suis trop énervé.» Je lui demande ce qui tant l’attriste. Il me scrute de ses yeux rouges: «Ben j’sais pas, j’dis ça comme ça, ça vous arrive jamais de vous énerver sans savoir, quand vous êtes chez vous?» Non, ça ne m’arrive pas. Et d’ailleurs, est-il vraiment ici chez lui?

«J’viens de m’réveiller, là, et j’sais pas, j’ai un mauvais pressentiment, il va se passer un truc.» Ah bon? Quoi par exemple? «Tu vas voir, j’sais pas.» Et là, «Dieudonné» sombre dans le silence, les yeux dans ses baskets à faux monogrammes Gucci. Puis se lève d’un coup et déclare: «J’me ramollis, là. J’préfère quand j’suis un guerrier.» Et s’éloigne à grandes enjambées, avec son pantalon qui lui tombe sous les fesses, celles-ci moulées dans un survêtement noir qui brille.

A peine l’agité disparu, le vieux à côté de moi me sourit. Et me dit toute sa vie. Sa sœur en EMS à Vevey, son veuvage à Saint-Gall, ses fréquents voyages au Japon, ses petits-enfants quintilingues, son fils unique, parce que sa femme n’en voulait pas d’autre, son passé professionnel de cafetier-restaurateur, sa conception du patronat, son optimisme placide, son goût général pour la vie, parce qu’il n’a que 85 ans.

Moralité à deux sous: ceux qui veulent parler ne sont pas toujours ceux qu’on croit.

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