Une guerre à Gaza, encore une? C’est bien possible. Ces opérations militaires arrivent avec une régularité de métronome: 2008, 2012, 2014. Le moment est peut-être revenu, comme on dit méchamment en Israël, de «tondre le gazon»: de réduire par le feu l’armement du Hamas.

On devine l’enchaînement. Mazen Faqha, un des chefs militaires du mouvement islamique, a été assassiné il y a dix jours: quatre balles dans la tête, avec un silencieux. Un coup du Mossad, avec des collaborateurs sur place? Le Hamas en est convaincu. Israël n’a ni revendiqué, ni formellement démenti. Mais Ismaïl Haniyeh, qui fut pendant huit ans le chef du gouvernement de Gaza, a déjà promis une «punition divine». Si le Hamas passe aux actes, la réaction d’Israël sera comparable aux «tontes» précédentes, et le rythme guerrier sera respecté.

Le pire n’est pourtant pas sûr. Le meurtre sans coupable et sans preuve de Faqha est une provocation qui ne doit rien au hasard. Elle survient au moment où Gaza connaît, en secret, un basculement. Depuis des mois, le Hamas travaille à une révision de sa charte qui semble près d’aboutir, et il va élire un nouveau chef: probablement Ismaïl Haniyeh, justement.

Nouvelle charte du Hamas

La charte du mouvement islamique, rédigée en 1988, est une horreur antisémite. Des dirigeants modérés ont parfois tenté de l’adoucir, verbalement. Mais c’est la première fois que le Hamas entreprend une réécriture, dont le contenu n’est connu que par des fuites: acceptation d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967; fin du djihad contre les juifs, mais résistance, pas forcément armée, à l’occupation; reconnaissance implicite d’Israël, mais pas explicite, car cela n’a rien rapporté à ceux (l’OLP) qui l’ont acceptée.

Ismaïl Haniyeh, qui a de bonne chance de succéder à Khaled Mechaal, l’actuel chef du Hamas, est aux yeux de l’Etat hébreu un ennemi implacable. Un avocat israélien vient de porter plainte contre lui pour crimes de guerre devant la Cour pénale internationale. Et Avigdor Lieberman, le ministre de la Défense, a promis de le tuer. J’ai rencontré deux fois Haniyeh, quand il était chef du gouvernement, à l’occasion de rassemblements qu’il avait convoqués pour manifester la solidarité du Hamas avec les minorités chrétiennes de la bande, après l’assassinat d’un évangéliste en pleine rue à Gaza: il dénonçait les tentatives d’infiltration de groupes liés à Al Qaïda dans le territoire. Pas exactement un criminel va-t-en- guerre.

Haniyeh est un islamiste qui parle. Au pouvoir à Gaza, il recevait des diplomates occidentaux (suisses parfois) qui venaient le rencontrer en douce, sans le dire et sans se faire voir. Maintenant que le Hamas donne des signes d’ouverture, avec ce possible patron à la barbe grise, qui saisira cette occasion? Pas le gouvernement de Benjamin Netanyahou, c’est sûr. Et pas son nouveau protecteur de la Maison Blanche. Les Européens, qui prétendent désormais vouloir s’occuper sérieusement de leur sécurité, pourraient être à la manœuvre: la source de leurs problèmes est dans les convulsions d’outre-Méditerranée. Mais les Européens de l’Union, contre l’avis de leur propre Cour de justice, rejettent le Hamas dans l’enfer des organisations terroristes, et ont choisi, jusqu’à présent, l’inaction.

L’évolution des Frères musulmans

Cette pusillanimité a des implications bien au-delà de Gaza, et qui nous touchent de près.

Le Hamas est issu de la branche palestinienne des Frères musulmans, qui a été créée à Jérusalem en 1945 par Saïd Ramadan, Genevois d’adoption à la fin de sa vie, père de Tariq et de Hani, fils célèbres, et gendre du fondateur, en 1928, de la Confrérie, Hassan el-Banna. Mais les Frères, comme le Hamas, sont tenus sous nos latitudes comme des agents du mal. Pour l’intelligentsia européenne, française d’abord, l’Ikhwan (le nom arabe de la Confrérie) est décrite au pire comme la matrice de tous les groupes terroristes, au mieux comme une organisation tentaculaire qui développe en secret un vaste complot subversif.

Les Frères ont pourtant renoncé depuis longtemps à l’action violente. Il y a dix ans, quand ils agissaient en Egypte dans une semi-clandestinité, j’étais allé les voir dans leur repaire de l’île de Roda, au cœur du Caire. Discours antisioniste virulent, conservatisme social radical. Mais Essam el-Erian, l’un des membres de la «guidance», expliquait que la Confrérie avait fait le choix de la démocratie et se soumettrait au verdict populaire. Après 2011 et la chute du régime Moubarak, les Frères sont arrivés au pouvoir par les urnes. Ils avaient dû composer avec la toute-puissante armée du maréchal Sissi, qui les a chassés au bout de quelques mois par un coup d’Etat sanglant, suivi d’une répression impitoyable.

Terroristes ou démocrates?

Essam el-Erian est en prison, où il mourra sans doute. Comme Gehad el-Haddad, porte-parole de l’Ikhwan, dont le New York Times vient de publier une lettre écrite de sa cellule. El-Haddad s’adresse en fait à Donald Trump qui, entre autres fantaisies, a promis de ranger la Confrérie dans le rayon des organisations terroristes. On peut tout nous reprocher, dit le prisonnier, notre impréparation à gouverner, notre naïveté, mais pas la violence: nous la subissons.

L’Ikhwan a une longue histoire, tumultueuse et complexe. Sa littérature contient pas mal de chapitres répulsifs. Mais qu’observe-t-on, aujourd’hui, dans les faits? En Tunisie, après leur triomphe électoral, les Frères ont cédé le pouvoir par gain de paix et adopté une constitution exemplairement laïque. Au Maroc, le roi vient de nouveau de confier, de mauvais gré, la formation du gouvernement au parti de la justice et du développement, la branche locale de la Confrérie. En Jordanie, elle constitue l’opposition remuante et loyale au souverain. Dans le monde musulman, partout où règne un peu de liberté, elle inscrit son action dans le jeu démocratique.

Alors, terroristes, les Frères? Infréquentables, à Gaza et ailleurs? L’Occident ferait mieux de sortir de son ignorance volontaire et de son aveuglement.

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