Christophe Bassons, le coureur de l'équipe La Française des Jeux, vient d'abandonner le Tour de France cycliste. Richard Virenque, lui, porte le maillot blanc à pois rouges de meilleur grimpeur et figure parmi les dix premiers du classement général. L'an dernier, lorsque les affaires de dopage se sont abattues sur le peloton, ils faisaient tous les deux partie de l'équipe Festina, par qui le scandale est arrivé. Alors que certains coureurs avouaient s'être dopés et que d'autres, comme Virenque, niaient farouchement contre toutes les évidences, l'ensemble des membres de l'équipe, y compris l'encadrement, reconnaissaient que Christophe Bassons était un coureur «propre» et qu'il n'était à aucun moment entré dans le système de dopage organisé de l'équipe.

Richard Virenque applique toujours sa stratégie de dénégation – fondée sur l'axiome: un coureur qui n'a pas été déclaré positif à un contrôle antidopage n'est pas un coureur dopé – bien que beaucoup de ceux qui l'ont côtoyé de près, comme le soigneur Willy Voet, le décrivent comme l'un des plus acharnés à utiliser les ressources de la pharmacologie. Christophe Bassons, lui, est devenu un symbole de vertu et le pourfendeur d'un peloton gangrené par la loi du silence. Aujourd'hui, Virenque pavoise, encensé par le public et épargné par la plupart des commentateurs depuis qu'il a pris le maillot blanc à pois rouges. Bassons, lui, s'est retrouvé relégué à l'arrière d'une course qu'il disputait pour la première fois, isolé par ses pairs et désigné comme un fauteur de troubles (lire en pages 18 et 19).

Une fois de plus, l'histoire méprise la morale. Et la «plus grande course du monde» semble avoir engendré l'oubli chez une bonne partie des amateurs de sport. Pourtant, le doute pèse sur la plupart des grands exploits. Le doute seulement, puisque l'on sait désormais qu'il est possible de dissimuler une bonne partie des pratiques dopantes et d'échapper aux contrôles, bien que les fédérations et leurs laboratoires agréés fassent des efforts pour rattraper leur retard. Quand Maurice Greene pulvérise le record du monde du 100 mètres en 9 secondes 79, soit 5 centièmes de moins que le précédent, il est difficile de s'extasier sans arrière-pensée. Il est encore plus difficile d'écrire sur une telle performance et de la célébrer comme on le faisait autrefois.

Autrefois, le mot peut paraître exagéré. Il ne l'est pas. Autrefois, il y avait du dopage, bien sûr – et même des sanctions sportives pour les coupables pris sur le fait. Mais, autrefois, on pouvait encore se persuader qu'il s'agissait de simples tricheries, de dérapages malheureux, dans des joutes encore respectueuses des règles et de l'intégrité physique des athlètes. Autrefois, le sport de haut niveau vivait sur un consensus entre ses protagonistes – athlètes et entraîneurs, dirigeants qui organisent les compétitions – et le public. L'égalité des conditions d'entraînement et de compétition était en principe respectée. Ce qu'un athlète pouvait faire, les autres pouvaient en principe le faire eux aussi. L'affrontement était organisé pour que le suspense reste entier et pour que le mérite de la victoire puisse être entièrement attribué au vainqueur. Autrefois, on pouvait fustiger les tricheurs sous prétexte qu'ils étaient une exception. Autrefois, quand le consensus menaçait d'être rompu, on pouvait encore trouver des solutions rapides pour rétablir l'équilibre. Autrefois, c'était il y a à peine plus d'un an.

L'année 1998 a été fatale à ce consensus. Non seulement parce qu'on a enfin découvert l'étendue du dopage systématique, mais aussi parce que les dirigeants du sport mondial ont été pris dans la tourmente des scandales. Les affaires de corruption, et la crise au Comité international olympique qui s'est ensuivie, sont le deuxième symptôme de cette rupture de l'équilibre. Le public, lui, n'a déserté ni les arènes, ni le bord des routes, ni les écrans de télévision. L'entreprise sport se porte bien. Mais, parce que le consensus sur lequel il est fondé n'existe plus – bien qu'on n'ait pas encore pris la mesure de cette rupture –, le sport, lui, se porte mal. Comment le dire, et comment l'écrire?

Le journalisme sportif vit aujourd'hui dans le malaise et dans la perplexité. Il suffit de consulter les pages consacrées au Tour de France pour s'en convaincre. Le silence est rétabli dans le peloton, les contrôles de l'UCI sont inopérants, les organisateurs jouent à «tout va bien», les étapes se déroulent comme d'habitude avec un départ et une arrivée, avec un gagnant et des coureurs attardés, avec des exploits et des défaillances. Et le doute subsiste. Mais le journalisme sportif n'est pas habitué à parler du doute. Il préfère les scores qui se comptent en unités et les temps qui se mesurent en millièmes de seconde. Et, surtout, il dépend du langage de l'exploit qu'il s'est lui-même forgé et des clichés qu'il véhicule. Sauf exception, le journalisme sportif n'est pas un observateur extérieur au système sportif et au consensus nécessaire à ce système. Au contraire, il est – on voudrait dire, il était – l'un des garants de l'équilibre entre les dirigeants, les athlètes et le public. Il s'extasie avec ce dernier, fournit un visage et des mots aux exploits, explique le fonctionnement des compétitions. Il tient le compte des résultats, il en analyse les causes et il assure la construction d'un langage commun à toute la société sportive. C'est pourquoi les acteurs du sport estiment que les journalistes ont des comptes à leur rendre avant d'avoir à en rendre à la vérité. Et, comme les journalistes ont vécu, et vivent encore pour une grande part d'entre eux, comme des membres de la société sportive, ils ont tendance à se plier à cette exigence.

Le sport spectacle a réussi difficilement se tenir à l'écart de la société en général et de ses débats politiques. Or, le fait nouveau, c'est qu'il est rejoint par elle – aussi bien par l'économie que par une force plus insidieuse, l'innovation scientifique. Les recherches de l'industrie chimique et leur application aux performances introduisent dans le sport les questions ontologiques qu'il a toujours préféré éviter. L'année 1998 a été fatale au consensus sportif, non seulement parce qu'il subit une crise interne, mais parce que les questions sur l'image de l'être humain et sur l'avenir de l'espèce sont devenues impossibles à éviter. La perplexité du journalisme sportif vient du fait qu'il n'est pas préparé à formuler ce genre de questions et encore moins à y répondre. Pis encore, il vient d'une tradition qui consiste à les éviter.

Les années – sinon les mois – qui viennent vont être décisives. L'équilibre du système des sports sera de toute façon rétabli parce que l'entreprise du spectacle sportif et les milliards qu'elle charrie ne peuvent supporter la moindre pause. L'avenir du sport est trop important pour être confié aux sportifs. Mais il serait encore plus dangereux de le confier aux chimistes et aux entrepreneurs de spectacles. C'est désormais une question politique. Reste à en persuader le journalisme sportif, et à en convaincre ses lecteurs.

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