Egalité

Qui a la parole a le pouvoir

OPINION. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes publiques? Mauvaise question, répond la politologue Regula Stämpfli! Plus pertinente serait la question: pourquoi y a-t-il tant d’hommes en position de pouvoir?

Si on compare 2019 à 1991, la grève des femmes répète les mêmes slogans. Et si on remonte l’histoire, on découvre qu'en 1921 (deuxième congrès des femmes) les femmes scandaient déjà: «A travail égal, salaire égal». Voilà le problème: chaque génération de femmes doit reprendre le combat là où les mères ou les grands-mères l’avaient porté. Au fil des générations, on n’a vu pratiquement aucune tradition d’égalité prendre forme.

Décennie après décennie, les médias érigent de «nouvelles icônes» d'un «féminisme moderne». Mais, au fond, la discrimination reste identique. Depuis Olympe de Gouges et sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (1791) ou Mary Wollstonecraft avec A Vindication of the Rights of Woman (1792), les femmes essaient d'échapper au «double usage» (Beatrix Mesmer) de leur corps et de leur genre. Qu’importe la vie qu’elle s’est choisie, une femme reste perçue comme une reproductrice biologique et une force de travail.

Retrouvez tous nos articles sur la question de l'égalité

Jusqu’à nos jours, il n’y a pas d’échappatoire, de porte de sortie à cette conception qui définit l’homme comme la «norme» et la femme comme l’«altérité»: «La femme se détermine et se différencie par rapport à l’homme et non celui-ci par rapport à elle; elle est l’inessentiel en face de l’essentiel. Il est le sujet, il est l’Absolu: elle est l’Autre.» Simone de Beauvoir continue malheureusement d'avoir raison. L’existence humaine est un jeu ambigu, et ce jeu continue de désavantager les femmes, de façon invisible, peu importe ce qu’en disent les médias, les fashionistas ou les hashtags féministes qui célèbrent des progrès superficiels.

Stéréotype culturel

Voilà pourquoi une nouvelle grève des femmes est nécessaire: parce que rien n'a changé. Oui, les femmes sont devenues plus «normales» dans la sphère publique, mais de là à voir une majorité de femmes dans les vrais postes de pouvoir, cela reste impensable. Et là où les femmes sont majoritaires, elles sont mal payées, leurs emplois sont sous-estimés. Comme l'écrit Mary Beard, auteure de Les Femmes et le pouvoir, la marche des femmes a toujours été réprimée. Pour accéder à la sphère du pouvoir, pour gagner en autorité, dans le passé comme de nos jours, les femmes doivent se masculiniser.

«Si nous fermons les yeux en essayant de faire surgir en nous l’image d’un président ou – pour parler de l’économie de la connaissance – d’un professeur, ce que nous voyons, pour la plupart d’entre nous, n’est pas une femme. Et cela est vrai même si on est soi-même une femme professeur: le stéréotype culturel est si puissant que, dans mon propre imaginaire, il est toujours difficile pour moi de m’imaginer dans la position que j’occupe, ou d’imaginer quelqu’un comme moi occupant cette position», écrit Mary Beard avec ce sens de l’autodérision tout britannique.

Pour accéder à la sphère du pouvoir, pour gagner en autorité, dans le passé comme de nos jours, les femmes doivent se masculiniser

Les stéréotypes sont d’autant plus forts qu'ils sont inscrits dans l’imaginaire, dans la façon de parler, dans la langue elle-même. En 2011, je posais un regard critique sur les embûches rencontrées par les femmes en politique. C’est alors que je suis tombée sur le sexisme structurel des médias et des réseaux sociaux reproduisant les préjugés et les clichés sur les hommes et les femmes. Les femmes politiques (ou publiques) sont jugées sur leur apparence physique plutôt que sur leurs arguments. Les faits et les débats sont relégués au second plan, au profit des émotions et des opinions.

Les solutions sont connues

Ce framing (répétition d‘un thème) s‘avère désastreux à «l’âge de l’algorithme», le sexisme se démultipliant à travers les réseaux sociaux. Quand mille articles répètent les mêmes clichés et s’«auto-complètent» sur Google, cela devient un message auto-réalisateur. Si l’on s’intéresse aux femmes qui ont réussi, il n’est pas rare qu’on comprenne que c’était parce qu’un homme puissant les soutenait. Et une fois au sommet, les femmes soutiennent davantage les hommes que les femmes (syndrome de la reine des abeilles).

Le pire c'est que les solutions sont bien connues mais restent inappliquées: amélioration de la formation sur l’histoire des femmes, création de biopic de femmes extraordinaires, introduction de quotas dans les commissions d'experts et de listes de nominations pour les prix de la culture, des médias, de la science, de la littérature, etc.

Voilà pourquoi chaque année reviennent les mêmes questions éternelles: pourquoi n’y a-t-il pas plus de femmes publiques? A quoi je réponds: mauvaise question! Plus pertinente serait la question: pourquoi y a-t-il tant d’hommes en position de pouvoir? À quoi je répondrais: parce que les hommes ET LES FEMMES font en principe confiance AUX HOMMES plutôt qu’aux femmes dans les affaires publiques. Mais sait-on jamais, peut-être la grève des femmes réussira-t-elle cette fois à briser au moins cette injuste certitude.

Publicité