Nouvelles frontières

Paroles clairvoyantes sur la Chine

Quand Chen Guangcheng explique qu’il est «optimiste, mais pas aveuglément optimiste», on acquiesce, sans faire de commentaire. L’aveugle le plus célèbre de Chine, de passage à Genève*, choisit ses mots. Son pays se transforme et les jours de la dictature sont comptés, dit-il. Mais il serait bien incapable de prévoir quand elle chutera. Une seule certitude: il se consacre désormais entièrement à combattre l’emprise du Parti communiste sur les Chinois comme d’autres se sont battus pour lui, lorsqu’il était encore en Chine, jusqu’à ce qu’il puisse s’évader de son village, puis de son pays.

C’était il y a deux ans. Après une rocambolesque escapade pour détromper la surveillance des gros bras de Dongshigu, son village natal où il s’était mis à dos tout ce que comptait d’officiels ce comté de la province du Shandong, il s’était réfugié à l’ambassade américaine de Pékin. Là il avait appelé Obama à l’aide. L’affaire aurait pu dégénérer en crise diplomatique majeure. Elle fut résolue avec élégance par Hillary Clinton, la secrétaire d’Etat américaine, qui se trouvait au même moment dans la capitale chinoise. L’activiste des droits de l’homme fut exfiltré de façon à ce que personne ne perde la face, grâce à une invitation à étudier le droit à l’Université de New York.

Chen Guangcheng était alors déjà une figure emblématique du mouvement de promotion du droit en Chine (weiquan yundong). Des années durant, il avait dénoncé les abus des cadres de sa région, en particulier leur application très rigide de la politique de planification familiale à l’aide d’avortements et de stérilisations forcées. Il en avait payé le prix avec quatre ans de prison (sous prétexte d’entrave à la circulation) et vivait depuis deux ans en résidence surveillée sous la menace de passages à tabac.

Sa fuite, très médiatisée hors de Chine, pourrait être interprétée comme un nouvel aveu d’impuissance de l’opposition chinoise. Lui n’y voit qu’un exil temporaire. L’essentiel, poursuit-il, est que, dans les consciences, les Chinois se transforment. Ils n’ont plus peur. «La peur de la peur disparaît.» Le parti emprisonne un contestataire, 10, 20, 30 autres le remplacent aussitôt. «La vie change, l’aspiration à la liberté est de plus en plus forte. Les Chinois ne veulent plus entendre la voix des dictateurs.»

A présent, Chen Guangcheng vit à Manhattan, New York. Tout n’a pas été simple dans son pays d’accueil. Son combat contre l’avortement en Chine a suscité chez des sénateurs républicains quelques velléités de récupérer sa cause à des fins de politique intérieure. Il a rejoint une université catholique réputée très conservatrice mais également la Fondation Lantos proche des démocrates. La seule chose qui importe, se défend-il, est la promotion des droits de l’homme. Pour le reste, les guéguerres idéologiques, l’instrumentalisation politique, tout cela n’ébranle guère cet athée d’une quarantaine d’années. Sa foi dans la démocratie est intacte: «Il n’y a pas de système politique parfait. La démocratie est multiple, l’américaine a ses défauts. Mais c’est le moins mauvais des systèmes. Elle rend la liberté possible, le droit effectif.»

Chen Guangcheng est une forme d’icône pour les démocrates chinois. Un paysan, illettré jusqu’à l’âge de 20 ans, aveugle, qui défie durant des années le pouvoir au nom de la Constitution, cela forge les légendes. Certains le comparent à Gandhi. Ses handicaps l’ont sans doute rendu un peu plus clairvoyant sur la nature des choses. Ainsi, dit-il, «ce n’est pas moi le dissident. Je suis comme tout le monde, je veux la justice et l’égalité. Les dissidents, ce sont les communistes. Ils ne pensent pas comme les autres humains.» Les réformes promises par le président Xi Jinping, y compris un assouplissement de la politique de l’enfant unique, ne le laissent pas indifférent. Mais, souligne-t-il, elles sont le fruit de la pression de plus en plus forte du peuple. Le parti ne veut pas changer, il y est contraint. «Le parti a perverti l’idée même de révolution en l’associant à un bain de sang (en référence à la révolte étudiante de 1989). Mais chaque jour, le changement est en marche.» Derrière ses lunettes noires, Chen Guangcheng voit une nouvelle Chine émerger. Elle sera démocratique. * Chen Guangcheng s’est vu décerner mardi le Prix du courage moral lors du Sommet des droits de l’homme et de la démocratie organisé par l’ONG UN Watch.

L’essentiel selon Chen Guangcheng est que, dans les consciences, les Chinois se transforment