Chacun connaît le refrain de cette chanson interprétée par Ray Ventura, dont elle fut l’un des plus grands succès. C’est aujourd’hui une expression courante. Pour les plus jeunes, rappelons qu’il s’agit d’un dialogue entre une vieille marquise et son valet; ce dernier relate sur un mode hyperbolique une série d’événements dramatiques, de la mort de la jument grise au suicide du marquis, chaque nouvelle catastrophe étant ponctuée par le refrain entonné avec enthousiasme sur un air très entraînant. L’état du monde, en ce printemps 2020, fait inévitablement songer à cette chanson, qui fut souvent utilisée pour décrire la situation en Europe dans les années 1935-1939, ce qui n’est guère rassurant.

Certes, en Europe, la pandémie meurtrière recule, mais ce n’est pas encore le cas sur le continent américain, où le nombre de nouveaux cas journaliers s’est stabilisé à un très haut niveau. En Russie et en Inde, la courbe est encore fortement ascendante et l’Afrique n’est plus épargnée. Bref, au niveau planétaire, le combat est loin d’être gagné. Avec plus de 80 000 nouveaux cas par jour au cours du mois écoulé, on peut craindre que le million de morts de la grippe de Hongkong en 1969 ne soit atteint, voire dépassé, en dépit de toutes les mesures prises.

L’intolérable devient la norme

A quoi s’ajoute évidemment une crise économique d’une gravité sans précédent. En Europe, les «amortisseurs conjoncturels» (le chômage partiel en l’occurrence) ont bien fonctionné. Ce n’est pas le cas partout! Aux Etats-Unis, le nombre de chômeurs a dépassé la barre des 30 millions; ils se retrouvent souvent sans assurance maladie. Dans les pays émergents ou en voie de développement, qui ne disposent pas d’un filet social, la situation est plus dramatique encore, puisque les conséquences sociales du confinement sont insupportables pour une bonne partie de la population, qui perd tout moyen d’existence. Même si le virus disparaît de lui-même ou si l’on découvre rapidement un traitement ou un vaccin, accessible à tous (ce qui fait beaucoup de si), la crise économique aura été d’une telle violence que la crise sociale risque de durer longtemps. En plus des salariés qui auront perdu leur emploi, combien d’artisans, de petits commerçants ou de cafetiers-restaurateurs vont-ils faire faillite et tomberont pour un temps à la charge de la société?

Les Etats les plus riches se sont lourdement endettés pour limiter, par des plans de soutien divers et variés, les conséquences dévastatrices de la crise. Aujourd’hui déjà, le niveau d’endettement de la plupart des pays développés dépasse très largement ce que l’on aurait jugé admissible avant la crise de 2009. Aujourd’hui, l’intolérable devient la norme. Cette charge immense est supportable tant que les taux d’intérêt sont proches de zéro, mais combien de temps cela peut-il durer?

Lendemains qui déchantent

Il faut encore prendre en compte les menaces toujours graves que constituent les changements climatiques et la sixième extinction de masse. Enfin, la crise a fait surgir de nouveaux questionnements sur la mondialisation. Est-il bien raisonnable pour l’Europe de rester fortement dépendante de la Chine – un Etat totalitaire peu regardant sur les moyens d’asseoir sa suprématie mondiale – pour les substances actives des médicaments le plus couramment utilisés? L’Europe peut-elle vraiment se défendre dans le nouveau monde alors qu’elle est incapable de fabriquer des ordinateurs?

Le durcissement des relations entre les Etats-Unis et la Chine que l’on observe actuellement comporte aussi son lot de lendemains qui déchantent. Mis en difficulté par la crise du Covid-19, Trump relance la guerre commerciale en menaçant d’augmenter ses tarifs douaniers pour punir les Chinois d’avoir créé le virus. Certains aux Etats-Unis évoquent même la possibilité de ne pas rembourser aux Chinois la dette américaine qu’ils détiennent, avec à la clé un risque d’effondrement du système financier mondial. Alors, comme dit la chanson: «On déplore un tout petit rien», mais, à part ça, «tout va très bien, tout va très bien».


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