La politique de «nettoyage ethnique» systématiquement appliquée par les forces de Belgrade au Kosovo depuis deux semaines, ne sort pas de nulle part. Il s'agit probablement de la mise en application – selon des modalités finales qui demeurent encore obscures – de théories qui ont resurgi dans les milieux nationalistes serbes au milieu des années 70.

A la racine de ces scénarios, un constat commun: la reconquête, en 1912, du Kosovo sur l'Empire ottoman, n'a pas seulement ramené dans le giron serbe le «berceau de la nation» et ses monastères, mais un territoire peuplé d'une majorité d'Albanais, une population non slave, la seule à être si nombreuse et si compacte dans ce qui deviendra, à partir de 1918, la Yougoslavie. Une population, de surcroît, perçue comme hostile: les exactions des Serbes contre les Albanais après la reconquête, la revanche des Albanais durant la Deuxième Guerre mondiale, puis la répression titiste, ont entretenu les rancœurs de part et d'autre. Enfin et surtout, cette population s'est avérée – aux yeux des Serbes – insolemment prolifique.

On retrouve le fantasme du débordement démographique – pour la première fois en public, s'agissant du Kosovo – dans un appel lancé en juin 1996 par le président de l'Académie serbe des sciences et des arts (Sanu), Aleksander Despic, lors de la session annuelle de l'institution. «Etant donné que nous nous trouvons dans une phase de récession démographique, nous faisons face à une indéniable poussée démographique (albanaise), qu'on ne peut pas envisager de limiter dans un avenir proche. Le résultat est que, dans vingt ou trente ans, la Serbie deviendra un pays avec deux peuples d'égale importance numérique, un pays avec deux langues d'origine différente […]. Alors que les autres minorités nationales connaissent une récession démographique plus ou moins comparable à celle de la population serbe, la minorité albanaise est en pleine explosion démographique.»

Peu importe que l'historien serbe Dusan Batakovic ait pu noter, l'année dernière, que cette parité entre Serbes et Albanais,

à évolution démographique constante, ne devrait être atteinte que vers 2061 – et que la natalité albanaise soit en baisse, pour Despic, le temps presse: «Cette situation ne serait pas à l'avantage du peuple serbe, puisque le dualisme ethnique porte en lui d'insurmontables problèmes qui ont été à l'origine de la dissolution de la Yougoslavie (en 1991), il faut amorcer des discussions avec ceux qui veulent la sécession du Kosovo pour délimiter des territoires de manière pacifique, pour ne pas répéter la tragique expérience d'un passé récent […]. Il est aujourd'hui de notre devoir d'exposer à notre peuple le pénible dilemme qui se posera à lui de manière toujours plus dramatique, surtout si les Albanais se décidaient à entrer massivement dans la vie politique du pays.»

Il n'y a ici, on le voit, nulle place pour une conception démocratique de la cohabitation, mais seulement une vision pessimiste de l'impossible entente entre deux populations de force égale. Alors, comment les séparer? Despic se contente d'évoquer «la croisée historique des chemins: la première voie serait de mettre l'accent sur l'intégrité territoriale de la Serbie […]; la seconde serait d'accéder à l'aspiration des Albanais à la création d'un Etat indépendant moyennant sécession d'une partie du territoire de la Serbie». A Belgrade, sa réflexion a toutefois été perçue comme s'inscrivant dans la droite ligne des différents plans de partage du Kosovo qui ont fleuri dans les années 90 (les trois exemples publiés ici ne rendent du reste pas compte de la véritable fièvre cartographique qui s'était emparée de certains milieux intellectuels dans la capitale serbe, leurs œuvres demeurant toutefois confidentielles).

En 1993, la revue italienne de géopolitique Limes publie une carte attribuée à «un cercle d'intellectuels serbes qui, de toute évidence, tient à l'anonymat» – et dont les observateurs belgradois créditent l'écrivain et président yougoslave (jusqu'en juin 1993) Dobrica Cosic. Le texte de Limes précise qu'il s'agirait de «transférer aux Albanais les quatre cinquièmes de la province du Kosovo, avec Prizren. On aurait ainsi un Kosovo indépendant, ou réuni à l'Albanie. C'est la première fois que ce projet, déjà en discussion à Belgrade, est cartographié». Un projet qui remonte en fait aux années 70, et qui prévoit d'incorporer au Monténégro la région de Pec (ce qui était le cas au début du siècle), alors que Pristina serait divisée en deux: aux Albanais la partie orientale, aux Serbes la moitié occidentale. Avec Kosovo Polje, le très fameux site de la bataille contre les Turcs en 1389, mais aussi avec le faubourg industriel, les casernes et l'aéroport.

Car si ces plans valorisent la dimension mythico-nationaliste – il s'agit de sauvegarder les hauts lieux de l'histoire serbe et de la religion orthodoxe, ainsi que cette bande au nord qui concentre le gros de la minorité serbe de la province, sans que celle-ci y soit toutefois globalement majoritaire – ils passent le plus souvent sous silence les motivations économiques qui sous-tendent les lignes de partage. Car, bien que la région autonome du Kosovo fût de loin la plus pauvre de la Yougoslavie titiste, elle n'en recèle pas moins un certain nombre de ressources: gisements de zinc, plomb, chrome, nickel, or et argent dans la région de Kosovska Mitrovica (nord); lignite dans la région d'Obilic (nord-ouest de Pristina). Mais aussi des centrales thermiques et le barrage de Gazivoda, sur le cours supérieur de l'Ibar. L'un des problèmes du Kosovo, souligne le géographe français Michel Roux, auteur d'une thèse sur la province, est qu'il s'agit d'une plaine à haute altitude, pauvre en réserves d'eau. Amputer le Kosovo de la région de Kosovska Mitrovica le rendrait peu viable.

Surtout, il y a un très vaste consensus chez les Kosovars, toutes tendances politiques confondues, pour rejeter l'idée même du partage. Celui-ci, s'il venait à se réaliser, ne pourrait dès lors que nourrir un irrédentisme futur.

Officiellement, il n'a jamais été question pour les autorités serbes et yougoslaves de dépecer le Kosovo. Mais les analystes belgradois de tous bords ont toujours soupçonné Milosevic, cet homme «idéologiquement vide», d'être prêt à saisir toutes les occasions, au gré des nécessités du moment, pour sauvegarder son pouvoir. L'élément radicalement nouveau qu'a constitué, fin février 1998, l'irruption d'une insurrection kosovare armée sous les couleurs de l'UÇK, a conduit Belgrade à ressortir des scénarios qui dormaient dans un tiroir.

A noter que les méthodes employées pour y parvenir rappellent, non pas les «discussions» dont parle Aleksander Despic, mais les théories avancées en 1937 par l'ethnologue serbe Vasa Cubrilovic. Cet admirateur d'Hitler et de Staline suggère, dans un mémoire, d'utiliser la «force brutale» pour se débarrasser de la composante albanaise au Kosovo. Ses propositions englobent notamment la distribution «des armes aux colons serbes» et «la création d'une psychose appropriée», notamment par toute une série de brimades économiques. Paroles prophétiques, et pas seulement en 1999: depuis 1989-90, les Kosovars ont émigré massivement, en raison de la répression, du service militaire en milieu hostile et de l'impossibilité de trouver des emplois. Cubrilovic ne relève pas des scories de l'histoire: il se reconvertira avec succès au communisme, et faisait partie de l'Académie serbe des sciences en 1986.

Si les objectifs finaux de Belgrade demeurent obscurs, l'expulsion massive des Kosovars jusqu'au 6 avril donne l'impression que les autorités serbes ont voulu expulser un maximum d'Albanais de souche, pour être ensuite dans la meilleure position possible pour négocier un compromis territorial – et ce avant que l'infrastructure serbe ne soit trop gravement endommagée par les frappes aériennes.

L'idée du découpage a, du reste, étrangement fait son chemin hors de Yougoslavie. Sans même parler du premier ministre russe Evgueni Primakov, qui aurait, selon la presse moscovite, «suggéré un partage» à Milosevic, la partition trouve désormais ses partisans chez nombre d'experts et journalistes, en France, comme en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Au motif qu'il s'agirait d'un «moindre mal», cette notion gagne, à partir du cercle des tenants de la Realpolitik, certains parmi ceux qui sont bouleversés par l'infinie détresse des centaines de milliers d'Albanais jetés délibérément sur les routes de l'exil. Ceux-là appellent au compromis avec Milosevic, selon le principe, défendu par le chercheur Pascal Boniface dans Le Monde, que mieux vaut une solution bancale aujourd'hui que la poursuite d'un objectif idéal qui ne sera atteint qu'avec la disparition du dernier Kosovar. n

Sources: Limes, «Il triangolo dei Balkani», Rome, octobre 1998.

«Le nettoyage ethnique, documents historiques sur une idéologie serbe», Fayard, 1993.

Michel Roux, «Les Albanais en Yougoslavie», Editions de la Maison des sciences de l'homme, Paris, 1992.

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