Qu’elle était verte ma vallée. On peut appliquer ce titre du film de John Ford à notre pays. Car c’est une déferlante écolo qui s’est abattue sur la Suisse le 20 octobre, les Verts ayant enregistré une progression de 6,1%, totalisant 13,2% des suffrages et gagnant 17 sièges au Conseil national. Jamais une telle percée n’avait été enregistrée depuis l’introduction de la proportionnelle, en 1919! Compte tenu de quatre pertes socialistes et d’un gain de la gauche radicale, la gauche gagne 14 sièges au Conseil national et en totalise 69, soit un de moins qu’en 2003, année record. Résultat d’autant plus réjouissant que l’UDC et ses alliés ont perdu 14 sièges. La vague écolo s’explique aussi par la progression des Vert’libéraux (+3,3%), qui gagnent neuf sièges. Ceux-ci sont toutefois très marqués à droite sur les questions socioéconomiques.

N’oublions pas que les plus grands changements ne sont pas venus des institutions, mais des mouvements sociaux

Le score des Verts tient à la question du climat. Les manifestations sur ce thème ont été nombreuses, et les Verts ont su en tirer parti. Une autre mobilisation a eu une influence, la grève générale des femmes du 14 juin. La proportion des femmes au Conseil national a grimpé de 32 à 42%, la Suisse passant du 37e au 11e rang mondial, la palme revenant aux partis de gauche. Les femmes sont aussi assurées d’être au moins onze au Conseil des Etats, égalant le record de 2003. Ces mobilisations ont aussi favorisé la montée des jeunes et contribué au recul de l’UDC, qui n’a pas pu placer ses thèmes de prédilection (refus de l’ouverture à l’Europe, haine des migrants, sécurité) au cœur du débat.

Les raisons de l’échec socialiste

Le PS suisse est considéré comme l’un des plus à gauche et l’un des plus écologiques d’Europe. En Suisse, il a combattu le nucléaire dès les années 1950-1960, lorsque les Verts n’existaient pas. Dès lors, comment comprendre qu’il n’ait obtenu que 16,8% des suffrages, son plus mauvais score depuis 1919, le haut de la vague remontant à 1931 (28,7%)? En outre, le PS perd au moins trois sièges à la Chambre des cantons, alors que les Verts sont déjà passés d’un à quatre (les deuxièmes tours se termineront le 24 novembre). Voici cinq pistes de réflexion:

• Un parti d’opposition, comme les Verts, a plus de facilité à se profiler qu’une formation gouvernementale. Tous les partis (PS, PDC, PLR et UDC) représentés au Conseil fédéral ont perdu des plumes.

• La participation au Conseil fédéral est problématique pour le PS, par exemple lorsque l’un de ses ministres défend le relèvement de l’âge de la retraite des femmes de 64 à 65 ans. D’ailleurs, le PS a perdu 10 points depuis l’entrée de deux socialistes au Conseil fédéral, en 1959.

• Dans plusieurs cantons (Neuchâtel, Zurich, Berne, Soleure), les pertes du PS découlent d’une politique socialiste par trop libérale sur le plan socioéconomique. Cela fait dire à Bertil Munk, vice-président de la Jeunesse socialiste: «Le PS s’est trop déplacé vers le centre. Nous ne pouvons pas convaincre les gens avec une politique tiède de compromis.0». Il a raison, puisque lors des votes qui sont intervenus en 2019 au Conseil national, les Verts se sont positionnés plus à gauche que le PS.

• Les Verts occupent aujourd’hui davantage de fonctions dirigeantes dans les syndicats et le mouvement associatif. Présidente d’Unia, Vania Alleva est membre des Verts, de même que Katharina Prelicz-Huber, présidente du SSP, et Daniel Lampart, chef du secrétariat de l’USS. Directrice de la Fédération romande des consommateurs (FRC), Sophie Michaud Gigon fait aussi partie des Verts et vient d’être élue au Conseil national.

• La «galaxie verte» (WWF, Greenpeace, Association pour la protection du climat, etc., lire Le Temps du 25 octobre) semble être un meilleur point d’appui pour les Verts que ne le sont les syndicats pour le PS. Non pas pour des raisons de personnes, mais en raison du poids de l’immigration au sein du mouvement syndical: 57% des membres d’Unia sont des migrants qui n’ont pas le droit de vote. Mais le milieu des locataires disposera d’au moins sept élus aux Chambres.

Définir une politique alternative

Nombre de politiques et d’observateurs n’ont plus qu’une préoccupation: les Verts doivent-ils entrer au Conseil fédéral? En termes de suffrages, les Verts peuvent prétendre à un fauteuil gouvernemental. Mais n’y aurait-il pas mieux à faire? A savoir définir un projet politique alternatif à celui de la droite. Projet porté par les Verts, les socialistes et la gauche alternative, en collaboration avec les syndicats et le mouvement associatif.

N’oublions pas que les plus grands changements ne sont pas venus des institutions, mais des mouvements sociaux. En 1936, les partis de gauche formant le Front populaire avaient gagné les élections, mais les plus grandes réformes, comme les congés payés et la semaine de 40 heures, ont d’abord été le fait de millions de travailleurs en grève. Dans la même logique, il s’agit de reconquérir l’hégémonie culturelle – concept défini par Antonio Gramsci – à savoir que la conquête du pouvoir passe par les idées. Les Verts et encore plus le PS doivent mettre en route les «utopies de demain: semaine de quatre jours, retraite après quarante ans de cotisations ou progressive, formation durant toute la vie, Europe politique, sociale et écologique.


Jean-Claude Rennwald est politologue, militant socialiste et syndical.


Quelques lectures autour des élections fédérales


Retrouvez tous nos articles sur ces élections

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.