La défaite subie par le Parti socialiste lors des élections cantonales bernoises de mars dernier n’est que la dernière d’une longue série initiée au printemps 2007 dans le canton de Zurich. Selon nos études, ces défaites s’expliquent pour une bonne part par le recul du potentiel électoral du PS et seulement subsidiairement par la difficulté du PS à mobiliser ses électeurs.

Dans les enquêtes d’opinion Selects (Swiss electoral studies) réalisées après chaque élection fédérale pour le compte du Fonds national suisse, nous n’interrogeons pas seulement les Suissesses et les Suisses sur leur vote effectif, mais aussi sur leur probabilité de voter pour les principaux partis: d’un côté, nous demandons aux interviewés pour quel parti ils ont voté lors des dernières élections fédérales; de l’autre, nous leur demandons d’indiquer, sur une échelle de 0 à 10, «les chances qu’ils votent un jour pour le parti X». Cette question de la probabilité de vote est posée pour les quatre partis gouvernementaux (PDC, PRD, PS, UDC) et les Verts. Alors que le choix électoral informe seulement sur la préférence absolue et exclusive des électeurs (le parti auquel les électeurs ont accordé leur vote, au détriment de tous les autres), la probabilité de vote permet de mesurer les préférences relatives des électeurs et de calculer sur cette base le potentiel électoral des partis, qui n’est rien d’autre que la probabilité moyenne de voter pour ces partis. Le graphique du haut ci-contre présente l’évolution du potentiel électoral des cinq principaux partis suisses entre 1995 et 2007.

Comme le montre ce graphique, le potentiel électoral du PS s’est érodé depuis 1995, d’abord insensiblement, puis de façon marquée entre 2003 et 2007. A l’inverse, le potentiel électoral des Verts continue d’augmenter et a pour la première fois dépassé celui des socialistes en 2007. Ce résultat montre bien que le potentiel électoral des partis n’est pas équivalent à leur force électorale effective (graphique du milieu): pour tous les partis, mais spécialement pour les Verts, leur potentiel est sensiblement plus élevé que leur force électorale. Rien de surprenant à cela: comme les répondants sont invités à indiquer leur probabilité de voter pour chaque parti, ils peuvent fort bien attribuer une probabilité élevée à plusieurs partis; mais lorsqu’ils votent, ils doivent choisir l’un ou l’autre parti (ou éventuellement panacher leur liste). Pour les partis, l’objectif est bien sûr de «convertir» le plus possibles d’électeurs potentiels en électeurs réels. Sur ce plan, un parti tire clairement son épingle du jeu: l’UDC. D’un côté, l’UDC se caractérise par un potentiel électoral relativement faible et à peine plus élevé en 2007 qu’en 1995 (graphique du haut). D’un autre côté, l’UDC constitue surtout un cas à part en matière de conversion de son potentiel en votes (graphique du bas): le taux de concrétisation de l’UDC, soit le ratio entre sa force électorale et son potentiel électoral, a progressé de manière spectaculaire à chaque élection, pour atteindre 73% en 2007; cette année-là, trois quarts des électeurs qui s’imaginaient pouvoir voter UDC ont effectivement voté pour ce parti. Ainsi, la formidable progression électorale de l’UDC au cours des douze dernières années ne s’explique pas par sa capacité à élargir son potentiel électoral, qui ne s’élargit guère et demeure inférieur à celui des autres partis, mais par son exceptionnelle capacité de mobilisation.

Les Verts présentent à cet égard un profil très différent: en 2007, les Verts ont dépassé les autres partis en termes de potentiel électoral, mais ils sont encore nettement à la traîne en termes de mobilisation; en dépit des augmentations successives de leur taux de concrétisation, celui-ci reste plus de deux fois plus faible que celui du PS. Cela étant, à court terme (2003-2007) comme dans une perspective plus large (1995-2007), la progression électorale des Verts s’explique en majeure partie par l’augmentation de leur capacité à convertir leur potentiel électoral en votes, et seulement subsidiairement par l’augmentation de ce potentiel.

A l’inverse, le revers subi par le PS aux élections fédérales de 2007 (–3,8% de suffrages par rapport à 2003) est à avant tout dû à la chute de son potentiel électoral et seulement secondairement au recul de son taux de concrétisation. A ce résultat global au niveau national fait écho celui des douze plus grands cantons suisses: entre 2003 et 2007, le potentiel électoral du PS a reculé dans tous ces cantons sauf un (Vaud). Dans trois cantons, cette baisse de potentiel a été compensée par une augmentation du taux de concrétisation, mais dans les huit autres cantons la baisse du potentiel électoral du PS a au contraire été amplifiée par une baisse additionnelle du taux de concrétisation – baisse modérée dans six cantons, mais marquée dans deux autres (Genève et Zurich). De leur côté, les Verts ont bénéficié d’une augmentation quasi généralisée de leur potentiel électoral et de leur taux de concrétisation entre 2003 et 2007, le second facteur comptant – comme au niveau national – davantage que le premier dans leur nouveau succès électoral de 2007.

Le recul du potentiel électoral du PS est à mettre en parallèle avec la transformation de sa base électorale (LT du 3.10.08). Cette transformation se manifeste tout d’abord par la propension des classes populaires, l’électorat traditionnel de gauche, à se détourner du PS et à reporter ses suffrages sur l’UDC. Elle se manifeste ensuite par la dépendance croissante du PS à l’égard son électorat issu de la nouvelle classe moyenne – en particulier les spécialistes socioculturels (professionnels de la santé, du social, de l’éducation, de la culture et des médias) – ou, autrement dit, par la difficulté du PS à élargir sa base électorale au-delà de son nouveau bassin de recrutement.

Les Verts se trouvent à cet égard dans une position un peu plus favorable. Certes, les Verts sont encore plus dépendants que le PS du soutien électoral de la nouvelle classe moyenne, des femmes, des jeunes, des personnes disposant d’un niveau d’éducation élevé et des citadins. C’est d’ailleurs en bonne partie auprès de ces groupes que les Verts ont renforcé leur potentiel électoral entre 1995 et 2007. Mais d’un autre côté, les Verts sont parvenus – au contraire du PS – à élargir leur potentiel électoral, notamment en direction des personnes qui ne s’identifient pas au parti et celles qui présentent des valeurs plus centristes en matière de fiscalité ou de développement de l’Etat providence. De plus, les Verts n’ont pas eu à souffrir de la désaffection des classes populaires, dans la mesure où ces dernières n’ont jamais fait partie de leur base électorale.

En résumé, nos analyses suggèrent que le PS a encore accentué au cours des douze dernières années son caractère de parti d’un milieu spécialisé, et plus précisément celui de la nouvelle classe moyenne, jeune, citadine et fortement éduquée. Ce constat interroge implicitement la pertinence de la stratégie du PS visant à reconquérir son électorat populaire et suggère par ailleurs que les déconvenues récentes du PS ne relèvent pas de simples problèmes de mobilisation, mais des transformations plus substantielles de son potentiel électoral.

Ce texte et tiré d’un livre collectif que les deux auteurs viennent de publier aux éditions Georg: Le destin électoral de la gauche. Le vote socialiste et vert en Suisse.

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