Opinion

Les partisans de l’initiative «Sortir du nucléaire» confondent vitesse et précipitation

La Stratégie énergétique 2050 pose un cadre pour sortir du nucléaire. Plutôt que de créer de lourdes incertitudes par un arrêt précipité de nos centrales nucléaires, il faut poursuivre dans la direction tracée, plaide Michael Frank, directeur de l’Association des entreprises électriques suisses

Remplacer l’approvisionnement en électricité des cantons de Genève et de Vaud ainsi que la moitié de celui du canton de Fribourg dans un délai d’un an seulement? Impossible, me répondrez-vous. Telle serait pourtant la conséquence la plus problématique d’une acceptation de l’initiative «Sortir du nucléaire» le 27 novembre. Cette dernière vise à accélérer l’abandon du nucléaire et déboucherait sur la fermeture précipitée de trois de nos cinq centrales nucléaires l’année prochaine déjà.

Le 27 novembre, il ne s’agit pas de décider de sortir du nucléaire mais plutôt de comment en sortir. La décision de principe sur la sortie du nucléaire en tant que telle est déjà prise depuis longtemps: avec une majorité politique au Parlement, la Stratégie énergétique 2050 que nous soutenons exclut jusqu’à nouvel avis un remplacement des centrales nucléaires existantes – sans compter qu’un projet de nouvelle construction relèverait de l’utopie rien qu’au vu de la réalité économique.

Un délai irréaliste

La question à examiner dans le contexte de ce vote est plutôt celle de notre sécurité d’approvisionnement. Rappelons-le: la part de l’électricité nucléaire en Suisse s’élève à près de 40%, celle de l’hydraulique (déjà largement exploitée) à près de 60%, alors que la production des autres énergies renouvelables couvre à peine 4%.

L’initiative prévoit de fermer trois de nos centrales (Mühleberg, Beznau I & II) dans un délai de douze mois. Remplacer une production de 9 TWh en augmentant la part de renouvelables dans un délai aussi bref est irréaliste. Rappelons que la Stratégie énergétique 2050 prévoit une production supplémentaire d’énergies renouvelables de 11,4 TWh jusqu’en 2035.

Importations inévitables

Un arrêt précipité des centrales reviendrait donc à accroître la dépendance de notre pays vis-à-vis de ses voisins, sachant que la Suisse est depuis longtemps déjà largement tributaire d’importations d’électricité durant les mois de janvier à avril.

Notre pays ne produit en effet pas assez d’électricité pour couvrir sa consommation en hiver. Et l’initiative propose de supprimer encore une partie importante de notre production nationale. D’où viendrait donc le courant nécessaire pour répondre aux besoins accrus de cette période de l’année? Les partisans de l’initiative ne le mentionnent pas.

Courant nucléaire ou nuisible pour le climat

La France, on le sait, couvre 75% de ses besoins en électricité avec de l’énergie nucléaire. Et en Allemagne, plus de la moitié des besoins sont couverts par de la production issue du charbon et du gaz. Si on y ajoute la part de nucléaire, cela représente au total plus de deux tiers de la consommation allemande.

Il y aurait donc fort à parier que nous importerions davantage de tel courant dans notre pays. Est-ce vraiment souhaitable de précipiter l’arrêt des centrales nucléaires chez nous et de nous approvisionner avec du courant nucléaire français ou du courant allemand nuisible pour le climat?

Pas de garanties

A cela s’ajoute que nous ne disposons d’aucune garantie d’importation. Si le courant venait à manquer chez nos voisins, il manquera aussi pour la Suisse. Ainsi, l’Allemagne n’a par exemple pas de capacités de réseaux pour transporter sa production éolienne du nord jusqu’au sud du pays, voire jusqu’en Suisse.

Cette situation va encore s’accentuer après l’arrêt des dernières centrales nucléaires allemandes. Et en France, actuellement 21 des 58 centrales nucléaires sont à l’arrêt pour diverses raisons. Il n’est donc pas garanti que la quantité d’électricité nécessaire à nos besoins, notamment en hiver, puisse être acheminée jusqu’en Suisse à tout moment.

Notre dépendance augmenterait

Etant donné le manque de capacités suffisantes du réseau et de transformation, il n’est pas non plus garanti que l’électricité importée puisse être transportée vers les centres de consommation à l’intérieur de notre pays et injectée dans notre réseau de distribution.

En fin de compte, augmenter notre dépendance vis-à-vis de nos voisins restreindrait notre marge de manœuvre et détruirait des places de travail et de la valeur ajoutée dans notre pays. Remplacer du nucléaire suisse par du charbon allemand ou du nucléaire français n’aurait pas de sens et ne serait pas honnête de la part de la Suisse, d’autant moins qu’il n’y a aucune garantie d’importation.

Le cadre pour sortir du nucléaire est déjà posé

Par ailleurs, l’arrêt d’une centrale nucléaire, sa post-exploitation sûre et son démantèlement est une entreprise extrêmement complexe qui doit être planifiée bien à l’avance. BKW a prévu à cet effet un délai de pas moins de cinq ans pour la mise hors-service de Mühleberg.

La Stratégie énergétique 2050 pose un cadre pour sortir du nucléaire. Plutôt que de créer des incertitudes par un arrêt précipité de nos centrales nucléaires, il convient de poursuivre dans la direction d’une transition préparée et coordonnée telle que le prévoit la Stratégie énergétique 2050.


Michael Frank est directeur de l’AES (Association des entreprises électriques suisses).

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