Le Temps: Rien ne va plus entre l'Europe et l'Amérique. La présidence Bush est-elle la cause unique de ce profond désamour?

Pascal Boniface: Nous avons tendance à magnifier le passé. Cela fait déjà un certain temps que la relation transatlantique n'est plus idyllique. On a pu noter, çà et là, des points de désaccord importants entre les Etats-Unis de Clinton et les Européens, par exemple quand Washington a commencé à remettre en cause le traité ABM de désarmement des missiles nucléaires balistiques. La politique climatique (Protocole de Kyoto) a provoqué des frictions. Clinton s'est également opposé en 1997 – contre les quatre autres membres permanents du Conseil de sécurité – à la réélection de Boutros Boutros-Ghali à la tête des Nations unies. Enfin, rappelons aussi le bombardement unilatéral de cibles irakiennes par les Américains et les Britanniques en décembre 1998. On le voit, ce n'est pas l'accession de George Bush à la fonction suprême qui provoqué la défiance entre Européens et Américains. Par contre, le bilan de sa présidence est marqué par une très forte dégradation de la relation, sur un fond d'éloignement progressif des positions préexistant à sa prise de pouvoir.

– Quelle est, alors, la véritable date de la rupture? Et qu'est-ce qui l'a provoquée?

– C'est janvier 2002, et la guerre en Irak qui s'annonce. Les Européens commencent à percevoir la détermination absolue du projet irakien de George Bush. L'affrontement euro-américain s'engage, c'est un changement radical. Car jusque-là, les deux parties entretenaient certes des divergences (bouclier antimissile, Kyoto), mais elles s'étaient surtout tenu la main au lendemain du 11 septembre, quand les Européens unanimes ont proclamé leur solidarité avec l'Amérique agressée par le terrorisme. Il y a, à ce moment précis, un consensus total. La guerre d'Afghanistan est d'ailleurs menée avec l'assentiment général. Parce que l'objectif militaire est clair (chasser les talibans, traquer Oussama ben Laden) et que le motif d'intervention (les attentats du 11 septembre) l'est également. Parce que, enfin, l'intervention est menée avec modération dans sa forme, ce qui ne sera pas le cas en Irak.

Mais très vite après le choc initial, et après la rapide victoire afghane, les choses vont se détériorer. Rassuré par sa propre puissance, Washington choisit l'unilatéralisme. En septembre 2002, l'administration Bush passe une dernière fois devant l'ONU (ndlr: pour faire voter les inspections en Irak), en faisant semblant de s'en remettre au droit. En réalité, Bush pense faire entériner une décision qu'il a déjà prise seul. Il partira en guerre contre Saddam Hussein, ce multirécidiviste, que personne, pense-t-il, ne viendra défendre. Il se trompe. Une très forte opposition à l'assaut sur Bagdad va naître. Pas pour défendre Saddam, mais pour défendre le droit international. Car l'entrée en guerre reste, on a tendance à l'oublier, l'acte le plus grave des relations internationales.

– L'Europe toutefois, n'est pas un monolithe. Elle ne dispose pas de politique étrangère commune, et très vite la pression américaine sur le mode «avec ou contre nous» va profondément la diviser…

– On a tendance à penser aujourd'hui que la France et l'Allemagne étaient minoritaires, et que Washington les a marginalisées. Ce n'est pas vrai! Il y a eu, au sein de l'Union européenne, deux axes antagonistes: Paris-Berlin faisant face à une union de circonstances entre Londres, Madrid et Rome. Lequel pesait le plus lourd? Il me semble que l'immense majorité des pays de la planète ont suivi la France et l'Allemagne. C'était aussi, en Europe, le cas de la totalité des opinions publiques, il n'y a qu'à se souvenir des manifestations pacifistes du 15 février 2003, où nous avons assisté à l'émergence d'une opinion publique mondiale.

Ainsi, si le monde s'est séparé en «camp de la guerre» et «camp de la paix», ce dernier était nettement supérieur numériquement. La rue arabe également était contre la guerre. Elle n'a pas pu l'exprimer parce que les régimes en place ne le lui ont pas permis. Ils avaient peur que l'opinion ne se retourne contre eux.

– Le 8 avril 2003, la statue de Saddam chute à Bagdad. La victoire est alors complète pour Washington, qui se dit que la paix sera une formalité. Quelle est l'attitude des Européens?

– Ils sont spectateurs, sauf les gouvernements des Etats qui ont, ou qui vont engager des troupes dans la coalition. Les Américains, eux, triomphent. Ils disent très vite qu'ils vont pardonner à la Russie de ne pas les avoir suivis, qu'ils vont oublier la trahison de l'Allemagne; mais qu'ils vont punir la France.

– Pourquoi cette différence de traitement?

– La Russie, même affaiblie, reste un trop gros morceau pour se la mettre à dos. Et puis il y a de bonnes affaires pétrolières à développer en Sibérie. L'Allemagne, quant à elle, a effectué à cette occasion le tout premier acte de désobéissance aux Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pas question de la bannir, ce n'est peut-être qu'une foucade. La France par contre, selon Washington, est responsable d'avoir animé le «camp de la paix». C'est elle qui a lancé les hostilités à la guerre.

Tout l'été 2003 va se dérouler ainsi, sans que les positions se rapprochent. Le spectacle de la rapide dégradation du contexte irakien va donner raison à Paris, qui avait prédit le chaos. Cela ne suffit pas à rapprocher les deux camps. La capture de Saddam en décembre 2003 est ensuite présentée comme une victoire américaine, mais l'on sent rapidement qu'elle ne changera rien au bourbier dans lequel les troupes américaines s'enfoncent. De même que la nomination du premier ministre Iyad Allaoui à la tête du gouvernement provisoire, le 30 juin 2004, ne provoque pas le sursaut sécuritaire annoncé par Washington. Il devient alors clair que la paix en Irak ne pourra jamais être gagnée par les Américains seuls, qu'ils auront besoin d'une solution politique, globale. Ce qui signifie repasser devant l'ONU. Mais Bush n'est évidemment pas prêt à cette concession. Elle serait pour lui un total reniement, l'aveu de sa défaite…

– Bush ou Kerry, que fera le prochain président en Irak?

– Quel qu'il soit, il mettra tout en œuvre pour rapatrier les troupes. Il n'y aura plus de soldats américains en Irak à la fin du prochain mandat présidentiel. Il y a urgence: l'armée a du mal à recruter, les coûts humain et financier sont énormes. En outre, il existe sur le terrain un décalage énorme, très dommageable, entre cette armée high-tech incapable de ramener l'ordre, et une guérilla de bric et de broc insaisissable. C'est l'empire contre les Pierrafeux! La première puissance mondiale incapable de réduire la guérilla, voilà le piège de la guerre asymétrique. Il est évident que la solution ne pourra être que multilatérale.

– Le constat de l'impossibilité d'une solution irakienne sans coopération internationale suffira-t-il à rapprocher l'Europe des Etats-Unis?

– Ce n'est pas certain. Autrefois, les crises mondiales avaient tendance à renforcer le lien atlantique. On l'a vu pendant le blocus de Berlin par les Soviétiques, pendant la crise des missiles à Cuba, et lors de l'épisode des euromissiles de 1983. Les divergences entre eux et nous existaient aussi, mais il s'agissait surtout de différends commerciaux. Kissinger parlait de «malentendus transatlantiques».

Il y avait également des différences de vues entre le «burden sharing» (le partage des engagements militaires) et le «power sharing» (le partage des responsabilités dans les actions conjointes). Le vocabulaire a changé, de façon radicale. Nous sommes entrés dans une logique de dérive des continents. Ce ne sont plus des marges d'appréciation, mais de vrais dialogues de sourds, quand il y a un dialogue. Pour les Etats-Unis, le terrorisme s'est substitué au péril communiste, il faut le combattre, lui faire la guerre. L'Europe est également consciente du défi, mais elle ne le place pas sur le même plan de danger impérieux.

– Les «alliés» peuvent-ils encore s'entendre?

– Difficile à dire. Les Etats-Unis développent une vision du monde dépendant de celle qu'ils ont d'eux-mêmes: elle est unilatérale parce qu'ils mettent la force au service de la morale, qu'ils interprètent seuls cette morale et qu'à leurs yeux, celle-ci est plus forte que le droit. L'Europe, c'est aussi son histoire récente (je pense à la construction européenne), a par définition une vision du monde multilatérale. Ce sont là deux tendances de fond, pas aussi récentes qu'il n'y paraît mais qui sont en train de se renforcer. L'idéologue américain Robert Kagan dit à ce sujet que «les Américains sont de Mars et les Européens de Vénus»… En somme, il prétend que les Européens sont incapables de faire la guerre. Je m'oppose à ce constat. Les Européens savent faire la guerre, quand c'est le dernier recours, après avoir épuisé toutes les voies de la diplomatie. Ils l'ont prouvé en s'engageant au Kosovo, ou en Afrique (les Britanniques au Sierra Leone, les Français en Côte d'Ivoire). Le souci de l'Europe, ce n'est pas l'emploi de la force, mais celui de l'encadrement de celle-ci par le droit.

– Tout de même, pour revenir à l'Union européenne et à ses divisions, celles-ci sont énormes. Sur l'Irak notamment, les Quinze d'alors, devenus Vingt-Cinq le 1er mai dernier, se sont déchirés. Et le patron du Pentagone Donald Rumsfeld a eu beau jeu d'opposer la «vieille Europe» (Paris, Berlin et quelques autres) à la «nouvelle Europe» (Varsovie, Budapest, etc.) qui, elle, soutenait le projet irakien…

– Au contraire, c'est un sacré progrès! Il n'y a pas si longtemps, tous les Européens, à part la France, se seraient docilement alignés derrière les Etats-Unis. Quant au pro-américanisme latent des nouveaux entrants dans l'UE, il est le résultat des souvenirs douloureux de leur histoire, notamment de la Seconde Guerre mondiale. Je parie toutefois sur leur européanisation progressive, au fur et à mesure qu'ils intégreront les mécanismes de concertation au sein de l'Union. Leur intérêt est en Europe.

Ces pays vont modifier leur attitude. D'ailleurs chez eux aussi, l'opinion est très majoritairement opposée à la guerre en Irak. Et puis ils se rendront compte que les «cadeaux» promis par Washington sont de la poudre aux yeux. La Roumanie et la Bulgarie sont en train d'en faire l'expérience, en découvrant que l'installation envisagée de bases américaines sur leur territoire leur coûtera plus d'argent qu'elle ne leur en rapportera. Il y a, enfin, le renforcement du dispositif sécuritaire pour pénétrer aux Etats-Unis, les restrictions imposées par le «Patriot Act». Pour un Polonais, décrocher un visa pour New York est un véritable parcours du combattant. Alors qu'entrer en Allemagne est désormais une formalité.

– Terminons par un pronostic. Que devient le mariage en bout de course entre Européens et Américains en cas de réélection de Bush? Et en cas de victoire de Kerry?

– Si Bush triomphe, je formule deux hypothèses. A) Il persiste et signe. Il affirme haut et fort la poursuite de sa guerre universelle contre le terrorisme, et exige une solidarité sans faille de la part des Européens. La dérive des continents s'accélère. Les «valeurs» sont de plus en plus souvent évoquées, de moins en moins partagées. C'est le divorce euro-américain, la séparation de corps. Nous faisons chambre à part, avant de vivre séparés. B) Bush se débarrasse de son entourage néo-conservateur, cet aréopage de faucons qui a concocté la guerre d'Irak. Colin Powell monte en grade, retrouve l'influence qu'il avait encore jusqu'en janvier 2002, avant sa marginalisation. L'Europe est tellement surprise en bien par la tournure des événements qu'elle se détend. On trouve des passerelles, des accords sur les désaccords. C'est la fin du «avec nous ou contre nous».

Si Kerry l'emporte, deux hypothèses aussi. A) Elle est identique à l'hypothèse B pour Bush. L'Europe pense que tout redevient comme avant Bush, mais elle se trompe sur l'avant. Les années Clinton sont terminées pour de bon, et elles n'étaient de toute manière pas aussi roses pour le lien atlantique qu'on les voit aujourd'hui. B) Le ton change. L'administration Kerry met fin aux tracasseries et aux vexations. Si Kerry agit comme il se perçoit, en multilatéralisme, il obtiendra l'assentiment automatique des Européens sur presque tout. Mais je ne suis pas sûr que cette époque puisse à nouveau exister.

– Pourquoi?

– Parce que l'Europe a vocation à prendre son autonomie. Elle va se constituer progressivement une défense commune, même si celle-ci ne comprendra qu'un petit nombre d'Etats. Elle va mettre fin à la dissymétrie stratégique qui faisait d'elle l'obligée des Etats-Unis. Les Américains devront s'habituer à ce que l'Europe parle au nom d'elle-même, avec un statut d'interlocuteur d'égal à égal. Ce ne sera pas forcément l'agrandissement de la fracture. En acceptant l'émergence d'une Europe unie et forte, Washington découvrira que l'offre de sécurité globale en sortira renforcée.

* Dernier ouvrage paru: «L'Année stratégique 2005», sous la direction de Pascal Boniface, 585 pages, Ed. Armand Colin.

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