Il était une fois

Où passe la frontière entre la Russie et l’Allemagne?

L’existence de l’Ukraine ukrainienne n’est pas installée dans toutes les têtes. L’ancien chancelier social-démocrate Helmut Schmidt, par exemple, doute du concept de «nation ukrainienne». Son compère Gerhard Schröder en doute encore plus. On les dirait tout droit sortis de la lecture de la Nouvelle Gazette rhénane (Neue Rheinische Zeitung) pendant le «printemps des peuples» de 1848, quand Friedrich Engels s’appliquait à démontrer, article après article, l’inaptitude des Slaves est-européens à se construire leur propre Etat. A l’exception notoire des Polonais, les Roumains, Tchèques, Serbes, Slovaques, Croates, Slovènes ou Ukrainiens étaient sous sa plume des «peuples non historiques» qui ne pouvaient raisonnablement espérer devenir indépendants.*

Pour Marx et Engels, il y avait, à l’Est, l’espace austro-allemand, porteur de la logique du projet de révolution démocratique, avec la Pologne comme alliée, et l’espace contre-révolutionnaire russe de la monarchie absolue avec sa clientèle slave lui prêtant main-forte pour casser la révolution. Telle était pour la Gazette rhénane la géographie politique explicative des événements de 1848. Le marxisme en a longtemps été imprégné. (En 1934, Staline a fait supprimer l’un des articles sur la politique étrangère tsariste dans les œuvres complètes d’Engels.)

Il en est resté un schéma interprétatif vulgaire: entre le monde allemand et le monde russe de l’Europe centrale et orientale, rien, sauf la Pologne, n’est vraiment important. La libération de la Pologne de l’emprise soviétique, dans les années 1980, a été immensément populaire à l’Ouest. La libération de l’Ukraine de l’oligarchie russe et pro-russe ne l’est pas. Même en Suisse où pourtant l’helvétisme résiste au Röstigraben, on entend dire, à gauche comme à droite, que l’Ukraine russophone ne peut appartenir à l’Ukraine. Il faudrait la séparer. (Kadhafi, dans cette logique, voulait partager la Suisse!) Le partage Est-Ouest sature l’histoire récente de la région, il en soûle la pensée, comme condamnée à sa drogue. Dans le livre blanc de 1994 du Ministère fédéral allemand de la défense, «la Russie et l’Ukraine» étaient toujours citées ensemble comme «facteurs décisifs» de la stabilité durable en Europe. Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’Ukraine et la Biélorussie n’ont d’abord eu aucune place dans la politique étrangère allemande. Ce n’est qu’en 1993 qu’a été signée une déclaration commune RFA-Ukraine. En visite à Kiev en 1996, Helmut Kohl n’en a pas moins affirmé que la Russie restait «évidemment le partenaire le plus important dans la région», tout en précisant à son intention qu’«aucun Etat n’a le droit d’en traiter d’autres comme glacis de sécurité».

Comme la République de Bonn avec l’Ost-Politik de Willy Brandt et d’Egon Bahr, l’Allemagne réunifiée n’a eu de cesse d’apaiser la Russie, dans les limites permises par ses propres valeurs. Elle a ainsi obtenu la création en 1997 du Conseil conjoint permanent OTAN-Russie, avec un secrétariat coprésidé par le secrétaire général de l’OTAN et un haut diplomate russe. Celui-ci, précisait le chef de la diplomatie allemande, Klaus Kinkel, représente «un partenaire égal en droit» mais «sans droit de veto».

L’historien Michael Stürmer a inventé la formule cabalistique de la diplomatie allemande: «Etre en accord avec les Russes, aussi étroitement que possible, et tenir la Russie à distance, aussi loin que possible.» L’application est à bien plaire.

L’Allemagne et la Russie «sont liées par des expériences historiques semblables», écrivait l’historien Alexander Rahr en 1995. Toutes deux ont à digérer «le traumatisme dû à la perte du statut de grande puissance». De ce fait, disait-il, l’Allemagne «perçoit mieux que les autres pays européens les problèmes actuels de la Russie». Depuis, l’insistance de l’Ukraine, de la Moldavie, et même partiellement de la Biélorussie, à s’interposer dans ce jeu à deux a détruit la tranquille assurance du conformisme historique. Le politologue Lothar Rühl ne peut plus répéter sans risque, comme en 1996, que la perte de Kiev par la Russie serait comme par la perte de Reims pour la France. Un peuple «non historique» revendique sa place dans l’histoire.

Beaucoup tardent à la lui accorder. L’annexion de la Crimée par la Russie a passé comme une lettre à la poste. L’idée russe d’une fédéralisation de l’Ukraine plaît énormément: une façon de se débarrasser du problème à bon compte. L’insistance de la gauche occidentale à voir des «fascistes» partout à Kiev, contre toute réalité, reflète sans doute le succès de la propagande moscovite, aussi efficace sous Poutine qu’elle l’était sous Staline. Elle est surtout un reste de la représentation engelienne et marxiste de l’espace centre-européen: livré aux fous parce qu’immature, sans culture nationale digne de la démocratie et «sans ressource» puisque, comme il est martelé à plaisir, «totalement dépendant du gaz russe». Contrairement à la Pologne, l’Ukraine n’a jamais eu d’aristocratie pour aller séduire les classes dirigeantes du continent. Son histoire est celle de ses paysans et des terres noires qu’ils ont cultivées pour le compte de la Russie, de la Pologne, de l’Autriche ou de l’Allemagne, et avec leur mépris.

La Russie met du temps à décoloniser mais elle y arrivera. La France y est arrivée, la Grande-Bretagne y est arrivée, le Portugal y est arrivé. Vladimir Poutine a son moment Guy Mollet avec les costauds de l’Ukraine orientale mais c’est sans avenir, l’Ukraine russe n’a pas plus de chance que n’en avait l’Algérie française.

* Engels and the «Nonhistoric» Peoples. The National Question in the Revolution of 1848, Roman Rosdolsky (1898-1967), Critique Books, UK, 1986.