Un milliard d'aide d'urgence, trois à quatre fois plus pour une aide bilatérale des Etats. La mobilisation pour venir en aide aux victimes de la catastrophe qui a ravagé l'Asie du Sud dépasse tout. Et frise même l'incongruité lorsque des Etats se livrent à un exercice comptable qui consiste à rajouter quelques centaines de millions pour ne pas apparaître trop pingres auprès d'opinions publiques bouleversées. Au passage, les grandes puissances en profitent pour se positionner dans la région. Car demain, lorsque les caméras se seront éteintes, la géopolitique reprendra ses droits.

Bien sûr, il est encore trop tôt, exception faite des besoins d'aide d'urgence, pour évaluer les réels besoins des pays touchés. Reste que l'on sait déjà que le plus difficile sera de réamorcer l'économie locale des régions les plus touchées, qui vivent peu du tourisme. Le risque, c'est que l'on rebâtisse des villages bien proprets, des villages témoins qui sentent bon la planification occidentale mais qui n'ont plus d'activités. Ce n'est pas d'argent, au sens de l'aumône, dont les villages de pêcheurs sri lankais et de paysans indonésiens ont besoin. Mais de la reconnaissance de leur richesse économique qui n'est jamais transformée en capital parce qu'ils ne disposent pas d'un droit de propriété et encore moins de droit foncier. Légalement, ces pauvres parmi les plus pauvres n'existent pas et l'accès à l'emprunt leur est impossible ou à des conditions d'usurier, accordées par des mafias locales. On l'oublie trop souvent: la majeure partie de l'Asie vit encore sous un système féodal qui détermine arbitrairement qui a le droit de s'enrichir. Cette économie, dite informelle, qui représente plus des trois quarts de la richesse des pays en voie de développement, faute de pouvoir accumuler légalement du capital, est l'obstacle principal au développement économique tel que l'ont connu l'Europe, puis plus tard les Etats-Unis. Certes, les clans familiaux et les coopératives locales pallient les défaillances de l'Etat de droit. Leurs moyens réels restent malgré tout très limités et vulnérables au moindre conflit politique ou peuvent être réduits à néant en cas de catastrophe naturelle. Contrairement à beaucoup d'idées reçues, l'envie d'entreprendre et d'investir ne sont pas des attributs culturels. Ce sont des valeurs communes à l'humanité annihilées par le manque de liberté et l'absence de règles de droit impartiales. En ce sens, le prêt à un pêcheur est un acte politique beaucoup plus intelligent que le don pour solde de tout compte.

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