En ce jour, où nous entourons sa famille pour rendre un dernier hommage à Henri Rieben, j'aimerais ajouter une note personnelle aux nombreux témoignages de gratitude et d'admiration qui ont été publiés depuis son décès.

Très naturellement, ces témoignages ont mis en évidence ses contributions à la construction européenne. J'aimerais alors, quant à moi, focaliser mes propos sur le professeur. C'est d'ailleurs en tant qu'étudiant que je l'ai connu, il y a quarante ans.

Henri Rieben était professeur de toute son âme. Il aimait les jeunes, il aimait enseigner. Quand je suis devenu professeur moi-même, je l'ai invité, bien après sa retraite, à plusieurs reprises, à donner une conférence dans son alma mater. Il m'en remerciait encore et encore, comme si je lui avais fait le plus grand des cadeaux. Pourtant, c'est lui qui nous en faisait, et des magnifiques. Car ces conférences étaient aussi magistrales que ses cours l'avaient été dans le passé: des grandes fresques somptueuses, des témoignages et des réflexions uniques, visionnaires, fascinants.

Ainsi que tous ses étudiants, je n'oublierai jamais ce grand maître, impressionnant et redoutable, qui nous a tous marqués d'une empreinte indélébile. Il était différent des autres, plus profond, plus authentique. Souvent, on ne savait pas tout de suite où il voulait en venir: en nous parlant de l'Europe, il commençait avec l'évocation d'un tableau de Breughel (il était très sensible à la beauté et aimait beaucoup la peinture), il continuait avec l'Agha Khan, dont il avait été le caddie au golf d'Epalinges (passionné de golf lui-même, il aurait voulu devenir professionnel), et passait par les maîtres de forge lorrains, etc. C'est qu'il mettait tout en perspective, et comprendre signifiait pour lui sentir les choses dans leur contexte historique et spatial, plus à la manière d'un artiste que d'un scientifique.

Formellement, il était économiste, mais il était tout autant historien, politologue ou anthropologue. Il était inclassable et se fichait d'ailleurs de porter telle ou telle étiquette.

A l'époque, il était le seul professeur qui exigeait de nous des lectures abondantes. Lui-même lisait énormément (je ne l'ai pratiquement jamais vu sans au moins un livre sous le bras) et il lisait «la plume à la main», notant toujours ses réactions. S'il jugeait l'ouvrage important, il le relisait, encore et encore, comme il retravaillait ses propres textes (jusqu'à trente fois!), en les discutant et rediscutant avec ses collaborateurs. Pour lui, les échanges étaient source d'enrichissement permanent, échanges avec son équipe, les très nombreux visiteurs qu'il recevait et ses étudiants. Ces derniers étaient par ailleurs frappés par sa chaleur humaine et par le fait qu'il les traitait en égaux, avec le même respect qu'il montrait à l'égard des personnalités les plus en vue.

S'il était un penseur et un savant (il avait un savoir encyclopédique basé sur une mémoire prodigieuse), il ne se confinait nullement dans une tour d'ivoire. La réflexion ne l'intéressait que dans la mesure où elle servait l'action. C'est l'action qui importait, raison pour laquelle il cherchait le contact autant avec les acteurs et décideurs qu'avec les chercheurs et intellectuels. Lui-même, il mettait toute son immense énergie (il ne se reposait pour ainsi dire jamais) au service de la cause qui lui était chère, avec une ténacité et une générosité sans pareil. Il savait où il allait et il y allait, contre vents et marées, avec confiance, à l'image de son ami Jean Monnet qui disait: «Je ne suis pas optimiste; je ne suis pas pessimiste; je suis déterminé.»

Quand je pense à Henri Rieben, les mots suivants s'imposent à moi: européen, patriote, homme de cœur et de courage, humaniste, infatigable travailleur et bâtisseur, ami loyal, droit, intègre, moraliste (mais non moralisateur), farouchement indépendant, visionnaire, ouvert, accueillant. La liste pourrait être bien plus longue encore; je m'arrête à l'essentiel.

Avec un tel «profil», il n'est pas étonnant que nous avons eu de la peine, à l'Ecole des HEC, à lui trouver un successeur. J'ai été le président de la commission de présentation. Nous avons mis son poste au concours deux fois, sans succès. Il y avait de nombreux candidats, bien sûr, mais il n'y avait personne à sa hauteur. Nous avons alors dû nous résigner à abandonner l'idée de pouvoir offrir un enseignement tel qu'il l'avait donné. C'est seulement après avoir redéfini le poste que, à la troisième mise au concours, nous avons pu le repourvoir.

Quatorze ans plus tard, les membres de la commission de repourvue du président de la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, d'emblée conscients du fait qu'Henri Rieben était irremplaçable, ont décidé de dédoubler son poste. Il y aura désormais un président et un directeur. Le Conseil de la Fondation a par la suite élu président Bronislaw Geremek, éminent professeur, mais surtout ancien ministre des Affaires étrangères polonaises, ancien président de l'OSCE et un des artisans de l'élargissement de l'Europe. Moi-même, ancien assistant d'Henri Rieben, que je considère comme mon maître à penser, et ancien doyen de l'Ecole des HEC, je suis aujourd'hui le directeur qui, en collaboration avec le président et avec l'équipe qu'Henri Rieben a mise en place et qui reste acquise à la cause de la Fondation autant qu'elle était dévouée à lui, fera tout pour prolonger son œuvre dans la continuité.

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