Le Grand Conseil a décidé que la poste de Saint-Jean valait bien une messe. Au-delà de l'aspect provocateur évident de cette affirmation, il faut bien reconnaître qu'à défaut de compétences, le Grand Conseil a misé sur la force du symbolique, sur la liturgie, sur la force du rite et de l'incantation pour s'adresser respectivement au Conseil d'Etat – devant intervenir auprès du Conseil fédéral – et directement au Conseil fédéral. Il est à relever que le Conseil d'Etat n'avait pas attendu la session du Grand Conseil pour s'adresser à Berne en vue du maintien de l'exploitation de la poste de Saint-Jean, le conseiller fédéral compétent s'étant quant à lui déplacé en personne sur les lieux du «sinistre».

Mais pour en venir au fond du problème, il faut bien noter que la mobilisation extrêmement forte des habitants concernés traduit au-delà de la fermeture de ce bureau un malaise très profond. Malaise face à la restructuration du service public qui prend des allures de Berezina à La Poste – augmentations des tarifs, baisse des prestations, problèmes de fiabilité, queues interminables au guichet, crise de direction, démantèlement du partenariat social, gaspillages financiers – alors que la direction annonce encore la fermeture de centaines d'offices en Suisse dont une quinzaine à Genève. Malaise aussi parce que La Poste est contrainte dans les temps de libéralisation qui sont les nôtres d'atteindre des objectifs de rentabilité, malaise aussi parce que la mondialisation en route développe toujours plus d'effets dans notre quotidien. Un malaise qui confine à une crise des valeurs lorsque tout se mêle et que l'on arrive plus à analyser les changements en cours.

Ce malaise s'accompagne de surcroît d'une nostalgie de celles et ceux qui, le temps passant, voient se transformer leur ville, leur quartier, de façon déroutante. Evoquant l'existence de deux villes en chacun de nous, Georges Haldas écrit dans La légende de Genève: «La première, la ville intime, vit comme hors du temps, plus exactement, dans cette partie de nous-même qui, soustraite au temps, est comme une grâce d'éternité vivante. (…) La seconde, en revanche, la ville du dehors, est soumise, elle, aux aléas et vicissitudes du temps. Et où, dès lors, tout ce qu'on aimait au départ, on le voit peu à peu disparaître.» L'exposition qui s'est achevée ce mois au Château de Prangins, les 150 ans de La Poste, s'inscrivait elle aussi directement dans cette nostalgie.

Mais les milieux politiques peuvent-ils s'arrêter à ce constat et à l'organisation de messe, même empreinte de l'indispensable esprit de résistance qui doit s'afficher par les temps de bouleversements que nous traversons? Selon moi, poser la question c'est y répondre, car l'esprit de résistance n'a de sens que s'il s'inscrit dans une perspective de changement. Alors tout de même relevons que les mutations économiques que nous traversons sont d'abord celles d'un passage d'une économie de marché à l'autre, sur fond d'internationalisation du capital financier «dopé» par les progrès technologiques et la révolution de l'information en particulier. Au quotidien, cette mutation se traduit par une concentration et une modification de la vie de quartier qui enregistre fermeture après fermeture la disparition de tel magasin, de telle succursale commerciale, bancaire, d'assurances ou encore de gendarmerie, de poste. Notons à cet égard, en faisant une comparaison entre La Poste et la BCGe que le Conseil d'Etat semble plus enclin à protester contre les fermetures de bureaux dont il n'a pas la maîtrise!

Alors quel rôle pour l'échelon politique local dans ce débat? A mon sens d'abord celui de protester, de mettre en perspective les changements et enfin de proposer. En bref je dirais que la session extraordinaire s'est contentée du premier niveau et que c'est en ce sens qu'elle s'est muée en messe. Que faire face à la recomposition des quartiers (du désenclavement de Saint-Jean en particulier), comment rendre les nouveaux centres commerciaux et de services accessibles à tous, comment assurer l'accession de tous aux nouveaux moyens technologiques, comment marier dans les quartiers services, activités commerciales, culturelles et de convivialité, comment donner une nouvelle dimension à la ville en tant qu'agglomération et non en tant qu'entité politique, comment conjuguer service public et proximité? Voilà une liste d'interrogations auxquelles nous devrions tenter de répondre. Combien de guichets et d'offices pour quelle accessibilité horaire et géographique, pour quel bassin de population? En renonçant de traiter ne serait-ce qu'une seule de ces questions, pour mieux protester, le Grand Conseil risque de franchir la limite du populisme. L'alternative, majoritaire, devrait aussi se méfier de ne pas cultiver son opposition à Berne ou à tant d'autres plutôt que de gérer sa majorité. Plus grave, si l'initiative annoncée de l'AdG recherchait une quelconque efficacité, plutôt que de proposer de fixer le nombre de guichets et de bureaux de postes du pays dans la Constitution, elle proposerait une alternative à la logique actuelle, elle devrait s'appuyer sur la même ferveur d'union qui nous a tant étreints durant cette séance extraordinaire, donc être discutée démocratiquement plutôt que viser le seul effet d'annonce et de publicité!

Qu'en sera-t-il demain des impacts de la libéralisation du marché de l'électricité sur les services industriels? Rien, nous répond-on aujourd'hui! L'approche par le statu quo et la diabolisation ne sauraient être une réponse suffisante!

A la logique de protestation et de gestion locale, nous devrions de plus intégrer une troisième dimension, échappant là encore à la logique parlementaire, celle de la construction d'une approche internationaliste politique et syndicale de gauche comme alternative à la dictature internationale des marchés. Les nouveaux équilibres sociaux et environnementaux de demain en dépendent. Et la logique du repli sur soi dans le réduit cantonal ou national, la logique de la création du WWF des bureaux de poste ne saurait constituer une alternative à la mondialisation et à la déréglementation. Ne tournons pas une nouvelle fois le dos à Rosa Luxembourg!

A cette façon de faire de la politique qui ne respecte pas l'espoir d'un changement de société, je dis que cette conversion au capitalisme d'antan ne saurait valoir celle d'Henri IV au catholicisme («Paris vaut bien une messe») et que la passion selon Saint -Jean – quitte à renoncer à faire de la politique et plutôt que de sombrer dans le moralisme – je la préfère par Jean-Sébastien Bach!

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