Longtemps préservé, le secteur de la santé en Suisse est en profonde mutation. Le processus est douloureux pour chacun des acteurs de ce domaine qui a connu un développement phénoménal durant les décennies 70 et 80. Médecins, soignants, pharmaciens, administrateurs d'établissements prestataires de soins: tous voient certains de leurs acquis remis en cause sous le double effet d'une poussée de libéralisme économique et des efforts de la société soucieuse de mieux maîtriser ses dépenses de santé.

Sans surprise, la résistance aux changements est vive. Des comités d'hôpitaux lancent des pétitions. Des médecins unissent leurs forces pour conserver des tarifs à leur avantage. Derniers en date à monter aux barricades, les pharmaciens lancent une initiative populaire pour se protéger de l'arrivée sur le marché de nouveaux distributeurs de médicaments. Chaque fois, c'est le même refrain. Les professionnels de la santé prétendent se mobiliser dans le seul intérêt des malades. Et s'ils devaient être désavoués, la santé de toute la population en souffrirait.

Touchantes déclarations! L'argument qui prend la population en otage cache presque toujours des préoccupations corporatistes. Simplificateur à l'extrême, il ne manque pourtant pas d'impressionner le public. De tout temps, producteurs de soins et vendeurs de médicaments ont bénéficié de la toute puissance que leur confère un savoir monopolistique. Le manque d'information des patients, pour ne pas dire l'ignorance, a toujours joué en défaveur des consommateurs confrontés à une prétendue rationalité médicale. La population se laisse d'autant plus facilement convaincre de prendre fait et cause pour le statu quo préconisé par les acteurs sanitaires qu'elle perçoit naturellement comme absolument utile et indispensable toute dépense de santé destinée à son bien-être.

Faire confiance aux seuls professionnels de la santé ne va pas toujours de soi. L'actualité regorge d'exemples qui invitent à entretenir un esprit critique. Une dizaine de pharmaciens suisses viennent par exemple d'être surpris en situation de vendre illégalement un nouveau médicament non homologué contre l'obésité. Ils passaient leurs commandes par Internet directement en Nouvelle-Zélande. L'on peut raisonnablement supposer que les pharmaciens pressés de commercialiser ce produit controversé n'avaient pas à l'esprit la seule santé de leurs clients, mais aussi le volume de leurs chiffres d'affaire.

Le consommateur a surtout besoin d'être mieux informé sur les produits et les traitements qui lui sont prescrits. Les autorités et les assureurs, qui sont les deux principaux payeurs du système de santé, négligent encore trop la promotion chez le consommateur d'un accès éclairé aux soins. Sans parler de l'encouragement à une meilleure gestion individuelle de sa santé. Sans cette culture sanitaire, la population oublie que la santé est un marché. Les patients qui sont aussi des assurés, donc des payeurs par le biais de leurs primes, sont ainsi en droit de penser que le statu quo ne profite pas forcément à leur santé, ni à leur porte-monnaie.

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