Ma semaine suisse

Les patriarches

La Suisse reste le seul pays européen sans congé paternité ou parental. De quoi décourager notre chroniqueur, pour qui elle démontre une fois de plus son aversion pour tout ce qui ressemble à une politique de la famille

Un jour de congé! Selon une majorité du Conseil fédéral, la naissance d’un enfant ne vaudrait donc pour le père guère plus qu’un congé de déménagement. Pratiques prévues généralement dans les relations de travail. La décision d’un gouvernement de patriarches rejetant sans contre-projet l’initiative pour un congé de paternité est cruelle. Pour ceux qui l’ont prise. Elle confirme le fossé entre la conception figée de la vie sociale et familiale d’une partie de la classe politique, et ce que vivent les jeunes familles. Sans faire appel à Alexandre Vialatte, pour qui «les nouveaux pères remontent à la plus haute antiquité», peut-on encore ignorer en 2017 que le modèle de paternité a peu à voir avec ce qu’ont connu nos honorables conseillers fédéraux?


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Les pères d’aujourd’hui construisent une paternité basée sur la proximité et la complicité affective avec leurs enfants. Ils veulent être davantage présents, impliqués dans leur quotidien et leur prise en charge. Ce n’est pas une question de gardiennage, mais de totale disponibilité durant un moment fort de leur vie commune. Cela s’accompagne aussi, de la part des femmes, d’une exigence de partage des tâches et d’égalité dans leur vie familiale et professionnelle. Peut-on gouverner un pays en ignorant cette double réalité? La Suisse reste le seul pays européen sans congé paternité ou parental. L’Allemagne d’Angela Merkel connaît depuis 2007 un congé parental de 14 mois, pour autant que le père en prenne au moins deux pour s’occuper de son enfant. Son économie n’en a pas souffert.

Certes, la proposition d’un congé payé de quatre semaines accordée aux pères à la naissance de leur enfant et financé par le régime des allocations pour perte de gain (APG) posait un certain nombre de problèmes financiers et d’organisation dans les entreprises. Le coût modeste, 420 millions par an, équivalent à 0,11% des cotisations APG, apparaît toutefois comme un pur prétexte. Compte tenu de l’évolution de la société suisse, ce non sec, sans discussions, sans contre-proposition, apparaît donc comme une position idéologique anachronique et un peu bornée. D’abord parce que dans le comité de l’initiative on trouve des syndicats et des élus de tous bords: Travail.Suisse, Pro Familia Suisse, Alliance F et Männer.ch, mais encore le PLR vaudois Laurent Wehrli, la PDC du Jura Anne Seydoux ou Rosmarie Quadranti du PBD zurichois. Ensuite parce que, ces quatre dernières années, une vingtaine d’interventions parlementaires sur le sujet ont été déposées au parlement sans grand succès. Le Conseil fédéral avait d’ailleurs la possibilité de reprendre l’idée du PDC des Grisons Martin Candinas d’un congé paternité de dix jours dans le cadre de l’assurance maternité. Une proposition rejetée de justesse par le parlement. Ou celle du sénateur PLR Andrea Caroni, reprise par les jeunes PLR, pour un congé parental de quatorze semaines (même durée que pour l’actuel congé maternité) à se partager entre les deux parents.

Davantage qu’une question économique, le refus sec du Conseil fédéral trouve en réalité ses racines profondes dans l’aversion du système helvétique pour tout ce qui ressemble à une politique de la famille, laissée au bon vouloir des cantons et aux campagnes électorales. Le pays n’y consacre que 1,1% de son PIB contre 1,7% en moyenne européenne. N’a-t-il pas fallu soixante ans pour introduire, en 2005, un congé maternité payé, réalisant ainsi l’article constitutionnel de 1945 pour la protection de la famille?

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