C’est l’histoire non racontée du conflit syrien. Peut-être parce que la décence recommande de passer sous silence les destructions matérielles quand tant de destins sont broyés dans le fracas des armes. Pourtant, il faut oser parler du saccage du patrimoine culturel de la Syrie.

Un désastre est à l’œuvre, dont tout laisse à penser qu’il prend des proportions colossales. Il ne se déroule pas en marge de la tragédie humaine, il y est intimement mêlé. Comme l’anéantissement de la vie, la désagrégation du passé est une projection de néant sur le futur. Par sa puissance de feu, et son mépris des êtres et des choses, l’armée de Bachar el-Assad s’en rend coupable au premier chef. En investissant des lieux de mémoire, qui se transforment en champ de bataille, les groupes d’opposition se rendent aussi complices de la dévastation. En profitant du chaos pour piller les sites archéologiques, des bandes de vandales participent à ce crime.

En regardant, sans s’indigner, les uns et les autres perpétrer des atteintes irréversibles à ces trésors, toutes ces traces du temps imbriquées les unes dans les autres en Syrie comme nulle part ailleurs dans le monde, nous portons aussi notre part de responsabilité. Il faut entendre le cri des archéologues et oser dénoncer, sans relâche, ce viol de l’Histoire. Ne serait-ce que parce que le patrimoine des Syriens est aussi le nôtre. Alphabet, élevage, agriculture, tout nous vient de là-bas. En réalisant qu’une partie de nous meurt dans la destruction des cités millénaires, dans le bombardement des lieux de culte ou l’effondrement des citadelles, nous pouvons réveiller les consciences que deux ans et demi de barbarie ont fini par anesthésier.

Cet espoir est bien sûr ténu. Mais s’il était le dernier à pouvoir engendrer la mobilisation qui contraindra les capitales à cesser leurs calculs dilatoires et à chercher véritablement une issue à la guerre? Il faut parler du saccage du patrimoine en Syrie. Le risque est trop grand que les Syriens ne s’en relèvent jamais.