Le patronat finira-t-il par rejeter les thèses isolationnistes?

C’est une question que sans doute beaucoup de personnes se posent depuis un certain temps. Au moins depuis le résultat de la votation fédérale sur l’initiative «Contre l’immigration de masse» du 9 février 2014. Jusqu’à quand les «milieux économiques» et les partis politiques qui s’en font les porte-voix plus ou moins officiels vont-ils rester les bras ballants et accepter implicitement que le pays se trouve progressivement exclu de la voie bilatérale longuement négociée avec l’Union européenne (UE)?

Quelles que soient les subtilités des relations entre Berne et Bruxelles, il faut appeler un chat un chat. L’économie helvétique, ses entreprises, ses habitants, ses salariés ne peuvent pas envisager d’avenir un tant soi peu confiant en dehors d’accords étroits avec l’Union européenne. A moins, bien sûr, qu’à force de rendre l’UE responsable de tous les maux qui accablent de nombreux pays membres, cette dernière ne finisse par exploser. D’ailleurs, même dans cette hypothèse, au vrai fort peu vraisemblable compte tenu des liens institutionnels et juridiques tissés depuis maintenant une soixantaine d’années, l’éclatement de l’UE pourrait engendrer des situations d’incertitudes durables qui seraient extrêmement nocives à un fonctionnement à peu près serein et normal des activités économiques.

Donc, rester les bras ballants? Car il n’y a pas que l’initiative «Contre l’immigration de masse», il y a aussi celle intitulée «Sauvez l’or de la Suisse» ainsi que celle, annoncée, prévoyant d’inscrire dans la Constitution fédérale la primauté de la Constitution suisse sur les conventions internationales. Auxquelles s’ajoute l’initiative d’Ecopop «Halte à la surpopulation – Oui à la préservation durable des ressources naturelles» qui limiterait l’immigration à moins de 20 000 personnes par année, et entraînerait à coup sûr la fin des bilatérales. Ce sont là autant de propositions qui veulent changer l’orientation générale du pays, et tout particulièrement son ouverture sur le monde.

Face à ce que l’on pourrait qualifier – pour reprendre et lui retourner un slogan que l’UDC affectionne volontiers – d’avalanche de propositions «antisuisses», une réaction s’est esquissée au cours de la première semaine de ce mois d’octobre 2014. Elle émane de l’industriel milliardaire Hansjörg Wyss, ancien président et actionnaire majoritaire de l’entreprise de techniques médicales Synthes. Pour lui, il ne suffit pas de vouloir sauvegarder la voie bilatérale, comme les milieux économiques l’affirment volontiers. Il faut empoigner cette question avec détermination et inscrire cet engagement dans la Constitution fédérale. Donc lancer une initiative et convaincre le peuple d’abord de la soutenir, ensuite de l’approuver. Et l’industriel de préciser qu’il soutiendra financièrement un tel projet.

Le raisonnement de Hansjörg Wyss est on ne peut plus limpide. L’industrie suisse n’a pas d’avenir en dehors du grand marché que constitue sa collaboration avec l’UE dans le cadre des accords bilatéraux. Si ceux-ci ne sont pas ou plus garantis, les entreprises déplaceront leurs centres de recherche et de développement. Les sociétés innovantes qui ont fait et font la force du pays – et sa prospérité – s’en iront ailleurs.

Cette prise de position publique suffira-t-elle pour faire bouger (sérieusement) les milieux économiques? Peut-être. Mais il ne faut jurer de rien. Manifestement, une partie du patronat – en particulier celle dont les activités sont tournées vers le marché intérieur – est sur la même ligne que l’UDC. D’autres ne veulent surtout pas prendre position. Les réticences que ces milieux ont manifestées ces dernières années à clairement dénoncer la politique de repli et d’enfermement à laquelle conduisent les positions et attitudes de l’UDC ne présagent en tout cas pas un engagement résolu à partager l’analyse de Hansjörg Wyss. N’est-ce pas pourtant le sort à longue échéance du pays qui est en train de se jouer?

Une partie du patronat, notamment celle dont les activités sont tournées vers le marché intérieur, est sur la même ligne que l’UDC

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