Multinationales

Patrons, qui êtes-vous?

ÉDITORIAL. Finis les Daniel Vasella, Marcel Ospel ou Peter Brabeck. Désormais, les dirigeants des plus grandes entreprises de Suisse sont pratiquement tous inconnus du grand public. Et ce n’est pas un hasard

Faisons un pari. A l’exception des lecteurs initiés, misons sur le fait que vous n’êtes pas capables de citer le nom d’au moins trois des 20 patrons du Swiss Market Index (SMI), la bourse suisse. Faisons un second pari. A la seconde, il n’y a qu’un seul nom qui vous vient à l’esprit. Tidjane Thiam, le directeur général de Credit Suisse.

Notre galerie interactive: Les grands patrons de la petite Suisse

Pourquoi lui? Parce qu’il a un nom particulier? Un charisme supérieur à la moyenne? Parce que, parmi les 20 dirigeants des plus grandes capitalisations boursières de Suisse, il est l’un des deux seuls à être de couleur? Ou est-ce simplement parce qu’il pilote l’une des deux grandes banques du pays?

Certains d’entre vous auront peut-être placé Sergio Ermotti dans le trio qu’ils étaient censés énumérer plus haut. Normal, il est quand même à la tête de l’institution UBS. Mais que dire de Geberit, Sika, SGS, Swiss Re ou Richemont…?

Si nous avons choisi de présenter, pendant cinq jours, les 20 patrons du SMI, c’est parce que l’on ne sait plus qui ils sont. Aujourd’hui, le patron lambda du SMI a 55 ans. Il est en place depuis quatre ans et demi et, bonus compris, il a gagné 5,7 millions de francs en 2018. Ce portrait-robot est la moyenne formée par 20 quasi-inconnus qui pèsent pourtant plus de 1000 milliards de francs de capitalisation et qui emploient 1,22 million de personnes dans le monde.

Le bras armé de l’ultralibéralisme

Avant, il y avait des célébrités, tels Marcel Ospel ou Daniel Vasella. Tout le monde savait qui ils étaient. Parce qu’ils étaient les grands méchants – l’un pour sa gestion d’UBS, l’autre pour son salaire à la tête de Novartis? Peut-être, mais pas uniquement. Peter Brabeck et Nicolas Hayek n’avaient pas mauvaise réputation. Et les chefs de Nestlé et de Swatch Group étaient, eux aussi, connus du grand public.

Si, aujourd’hui, on ne sait plus qui sont les grands patrons de ce pays, c’est parce que ce qu’ils représentent n’a plus aussi bonne presse qu’il y a vingt ans. Les grandes multinationales sans frontières et sans limites étaient l’organe exécutif d’une vision ultralibérale dominante et fière de l’être.

Depuis, il y a eu la crise, les sauvetages, les scandales. Désormais, le monde économique continue certes de tout faire pour rester rentable, mais il doit aussi être responsable, mesuré, soucieux de la préservation de l’environnement et attentif à son impact social.

Conséquence: plus de patrons omnipotents et des salaires un peu moins mirobolants. Désormais, pour éviter de s’exposer, les directeurs généraux s’échinent à faire prospérer leur entreprise en silence. Ils se font discrets. Et en cela, ils ont quelque chose de très suisse.

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