Aujourd'hui plus que jamais les dirigeants africains sont résolus à mettre en œuvre des changements de vaste portée qui permettent au continent d'échapper au cercle vicieux de la pauvreté et de bénéficier de la prospérité qui est le lot d'un si grand nombre depuis vingt ans.

L'Afrique sait qu'il faudra consentir des efforts exceptionnels pour rétablir la paix dans les pays en proie à la guerre et aux conflits civils, s'attaquer au fléau du sida et enrayer la propagation des maladies transmissibles comme le paludisme et la tuberculose. Les gouvernements devront mettre en place de bonnes politiques économiques et sociales et effectuer des investissements en capital humain et physique qui permettent de stimuler la croissance et de diversifier la production et les exportations.

La nécessité de prendre des mesures décisives a rarement été plus urgente. Près de la moitié de l'ensemble des Africains dispose de moins d'un dollar par jour pour vivre. Le sida a considérablement réduit l'espérance de vie dans plusieurs pays, 10% au moins de la population adulte étant infectée dans 16 pays africains. L'aide au développement en faveur de l'Afrique s'est nettement ralentie pour ne plus représenter que 19 dollars par habitant en 1998 contre 32 dollars en 1990, alors qu'il a été démontré que l'aide aux pays menant de bonnes politiques économiques et sociales est efficace.

Nous venons de boucler un périple conjoint en Afrique, où nous avons rencontré 22 chefs d'Etat, ainsi que des personnalités de la société civile, et avons longuement parlé, en toute franchise, des problèmes auxquels ils sont confrontés. Nous avons été profondément impressionnés par le nouvel esprit qui, partout, les anime, à savoir la reconnaissance que l'avenir de l'Afrique est entre leurs mains. Et nous sommes convaincus que la communauté internationale doit relever le défi qui consiste à aider l'Afrique. Il est inacceptable qu'un enfant sur sept meure en Afrique avant son cinquième anniversaire, alors que le monde développé jouit d'une prospérité sans précédent. Le moment est venu pour les responsables politiques et les électeurs des pays riches d'admettre que si l'avenir n'est pas brillant pour les pauvres, il ne saurait l'être pour le reste du monde.

Au cours de notre voyage, nous avons observé le nouvel esprit d'initiative et de détermination qui prévaut, et entendu les dirigeants expliquer comment ils entendaient traduire leur vision dans les faits. Ils reconnaissent que rien ne saurait se substituer à leurs efforts, qu'il n'est plus question de laisser «les affaires suivre leur cours». Ils sont convaincus que la paix doit venir de l'Afrique elle-même. Ils savent que la bonne gestion des affaires publiques et l'uniformisation des règles sont indispensables pour mettre l'Afrique sur la voie de la prospérité.

Leur action de lutte contre la pauvreté doit être axée sur l'accélération de la croissance économique, l'amélioration de l'accès aux services de santé et d'éducation et la maîtrise des effets dévastateurs de la pandémie du sida. Nous avons entendu le nouvel accent mis sur la promotion des investissements privés et des exportations à travers des politiques d'inspiration nationale, une bonne gouvernance, une meilleure utilisation de la technologie et des équipements d'infrastructure efficaces.

Mais les défis auxquels ils sont confrontés sont redoutables. S'ils ne bénéficient pas d'une aide concrète à l'appui des réformes, d'un allégement supplémentaire de leur dette ni d'un financement extérieur, ils progresseront tout simplement à un rythme trop lent pour améliorer véritablement le sort de leur population.

Comment pouvons-nous leur venir en aide? L'appui de la communauté internationale est indispensable à plusieurs égards. A commencer par le commerce. L'Afrique subsaharienne ne représente que 2% des échanges mondiaux. Or les travaux de recherche montrent que si ces pays avaient librement accès aux marchés des pays industriels, en particulier pour leurs produits agricoles et textiles, il en résulterait pour l'Afrique des gains de croissance de plusieurs milliards de dollars par an.

Nous défendons vigoureusement le principe du libre accès des pays pauvres aux marchés des pays industriels, où les tarifs douaniers sur la viande, les fruits et les légumes dépassent parfois 100%. La décision prise par l'UE de démanteler progressivement ces barrières aux échanges marque un pas important dans la bonne direction. Nous pensons également que l'aide des pays développés pourrait prendre la forme d'une réduction de leurs subventions agricoles. L'OCDE consacre aujourd'hui plus de 300 milliards de dollars par an au financement de ces subventions, soit en gros l'équivalent du PIB de l'ensemble de l'Afrique subsaharienne.

Les gouvernements des pays riches doivent également honorer leurs engagements d'aide. Nous devons affirmer clairement, une fois pour toutes, que l'aide n'est pas la charité, mais un investissement crucial dans la paix et la sécurité mondiales.

Nous serions heureux de participer à une campagne visant à convaincre les pays industriels de faire le nécessaire pour atteindre, d'ici à dix ans, l'objectif de longue date fixé par les Nations unies de consacrer 0,7% du PNB à l'aide publique au développement. Si l'on considère le niveau actuel de l'aide étrangère, qui se situe à quelque 0,24% du PIB annuel, on est loin du compte. La différence équivaut à 100 milliards de dollars par an et, pour des millions d'enfants, représente la différence entre la vie et la mort.

Nous estimons que l'allégement de la dette, en particulier des pays les plus pauvres, est un aspect essentiel de notre mission de lutte contre la pauvreté. L'initiative de réduction de la dette que nous avons prise l'an dernier a abouti à l'octroi de 34 milliards de dollars d'allégement à 22 pays pauvres (dont 18 pays africains). Et nous collaborons avec les gouvernements nationaux pour élaborer des stratégies globales de réduction de la pauvreté qui s'inspirent dans leur formulation de l'expérience des groupes de la société civile et des bailleurs de fonds, de sorte que les ressources aillent là où elles sont le plus nécessaires.

Nous savons qu'il nous faut faire encore davantage. Dans les mois à venir, nous appuierons les efforts déployés par ces pays pour affecter les ressources dégagées par l'allégement de la dette à la réduction de la pauvreté. Nous espérons en particulier voir bénéficier d'un allégement de leur dette les pays sortant d'un conflit civil qui s'efforcent de se remettre sur pied. La Banque mondiale a engagé un demi-milliard de dollars pour lutter contre le sida et engagera des ressources supplémentaires une fois ce montant dépensé. Et, conformément aux propositions formulées par les pays africains pour résorber les conflits dans la région, nous n'hésiterons pas à suspendre l'aide aux pays agresseurs.

Nous intensifierons également notre collaboration avec les gouvernements africains pour mettre en place un climat favorable à l'investissement privé, tant national qu'étranger, qui contribue de manière cruciale à la croissance et à la réduction de la pauvreté. Et nous répondrons aux dirigeants africains qui nous demandent de les aider à renforcer leurs capacités par une action d'assistance technique et de formation à plus grande échelle.

La lutte contre la pauvreté ne peut aboutir que si elle se fonde sur une stratégie formulée par le pays lui-même. Le gouvernement ainsi que la population nationale doivent être aux commandes du processus qui les mène vers leur propre «renaissance» africaine, pour reprendre le terme utilisé par de nombreux dirigeants du continent pour décrire leur avenir.

Si les Africains insistent pour que leurs dirigeants gouvernent de manière à servir les intérêts de la population plutôt que les leurs propres, l'expérience clairement décevante des quarante dernières années pourra n'être plus qu'un mauvais souvenir. Cette éventualité a d'autant plus de chances de se concrétiser que la communauté internationale se mobilisera pour appuyer les pays africains désireux de travailler dans l'intérêt de leur population et de montrer les gains très réels pouvant résulter de l'application de bonnes politiques sociales et économiques et d'une administration ouverte, inclusive et judicieuse.

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