La nomination de Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale soulève deux questions intéressantes. Tout d'abord, la manière dont ce poste est pourvu. Il existe un accord informel selon lequel le directeur du FMI est Européen et le président de la Banque mondiale est Américain. Lorsque ces institutions ont été créées en 1944, cela pouvait avoir un sens. Il n'y avait alors guère qu'une quarantaine de pays indépendants, le reste étant des colonies ou, comme on disait alors, des pays sous-développés. Américains et Européens se partagèrent donc les postes et les responsabilités. En 2005, les Etats-Unis et l'Europe restent les deux plus grandes zones économiques mais leur domination n'est plus absolue et décline avec l'émergence de l'Asie et, bientôt peut-être, de l'Amérique latine. Pourquoi ce partage des postes survit-il alors? La réponse officielle est que les Etats-Unis et l'Europe sont toujours les principaux actionnaires de ces deux institutions, et donc leurs bailleurs de fonds. Ce sont eux qui fournissent les ressources que le FMI prête et qui garantissent les emprunts de la Banque mondiale qui servent à financer ses propres prêts aux pays en développement. C'est une logique forte: ceux qui payent contrôlent. Mais la question suivante est de savoir pourquoi on ne modifierait pas l'actionnariat de ces institutions pour refléter plus précisément l'évolution du monde. La réponse officieuse est que le FMI et la Banque mondiale sont aussi deux instruments diplomatiques importants. Les Etats-Unis et l'Europe peuvent utiliser ces instruments pour exercer des pressions ou punir des gouvernements récalcitrants, et ils ne s'en privent pas. Ils tiennent donc à préserver leurs influences et sont hostiles à toute redistribution des pouvoirs, en particulier au petit arrangement qui place leurs ressortissants à la tête de ces institutions. Les autres pays protestent et renâclent, mais ils n'arrivent pas à remettre en cause le statu quo. Les dernières manœuvres européennes pour placer un vice-président à côté de Wolfowitz montrent bien de quoi il s'agit.

Est-ce grave? Tout dépend du choix des personnes. Si les candidats sont suffisamment consensuels et compétents, on peut se dire après tout que c'est un arrangement qui marche. Il suffit de voir l'empoignade qui caractérise la désignation du secrétaire général de l'OMC, sans parler du résultat, pour se dire que ce n'est pas un si mauvais système. Peut-être, mais on pourrait faire mieux. Il ne manque pas de par le monde de candidats compétents. Il serait facile d'en faire la liste, en ignorant leurs passeports, et de choisir ceux qui sont les mieux à même de diriger ces importantes institutions. Après tout, la logique de l'actionnariat est inspirée par le monde des entreprises et les entreprises bien gérées se livrent à ce genre d'exercice. D'ailleurs de plus en plus d'entre elles nomment leurs patrons sans se soucier de leur nationalité. Appliquer cette méthode au FMI et à la Banque mondiale pourrait encore aboutir à des dirigeants de la «bonne nationalité» mais on aurait l'assurance que ceux qui arrivent au sommet de ces importantes institutions ont d'autres mérites que leur proximité avec leurs chefs d'Etat. C'est bien cela qui gêne avec Paul Wolfowitz, un conseiller très proche de George Bush, ou Rodrigo de Rato, ce ministre de José Aznar aujourd'hui à la tête du FMI. Cette proximité, avant tout politique, renforce le détournement à des fins diplomatiques de deux institutions qui sont avant tout des instruments techniques au service de la stabilité financière internationale pour le FMI, et du développement économique pour la Banque mondiale.

La deuxième question soulevée par l'arrivée de Wolfowitz concerne le futur de la Banque mondiale. C'est une institution bien malade. Elle a été conçue pour fournir des prêts aux pays qui ne peuvent pas lever sur les marchés financiers privés les fonds dont ils ont besoin pour leurs projets de développements. Or de plus en plus de pays en développement ont aujourd'hui accès aux marchés financiers. En principe, la Banque mondiale ne devrait pas leur accorder de prêts, mais elle continue à le faire. D'abord parce que la Banque mondiale a ses propres objectifs. Au fil des ans, c'est devenu une immense organisation qui emploie plus de 7000 personnes. L'idée qu'elle devrait réduire sa voilure et laisser la place aux marchés n'est pas très populaire en son sein. Alors elle «encourage» les pays en développement à emprunter et ne regarde pas toujours de près si les projets qu'elle finance sont vraiment utiles. Faire du chiffre d'affaires est la raison d'être de toute banque, et il pourrait être injuste de le reprocher à la Banque mondiale. Sauf que la Banque mondiale n'est pas une institution privée censée défendre sa place au soleil et qu'elle le fait en profitant d'avantages tels que la compétition avec le secteur privé est faussée. Elle prête à des taux d'intérêt très bas, car elle peut elle-même emprunter au meilleur taux puisque ses emprunts sont garantis par ses pays membres, Etats-Unis et Europe entre autres. On peut se dire que c'est très bien de subventionner ainsi les dépenses de développement des pays pauvres. Pour cela, il faudrait que les projets soient judicieusement choisis, ce qui n'est toujours le cas pour deux raisons. Quand une banque privée accorde un prêt, elle se soucie de savoir si le projet est suffisamment bon pour assurer son remboursement, mais la Banque mondiale n'a pas ce souci car ses prêts sont prioritaires. De plus, son poids politique – celui des Etats-Unis et de l'Europe – fait que bien des pays n'osent pas refuser un prêt, même s'ils n'en veulent pas.

Plusieurs de ses présidents ont promis de réformer la banque, mais les problèmes essentiels demeurent. Pour réformer une large organisation aussi politisée, il faut une volonté d'acier et un soutien politique sans faille. Vue sous cet angle, l'arrivée de Wolfowitz devient intéressante. Il n'est à l'évidence ni consensuel, ni compétent sur les questions de développement. Ses affirmations selon lesquelles il connaît bien le domaine depuis qu'il a été ambassadeur en Indonésie sont risibles, voire choquantes quand on l'imagine en train d'observer la pauvreté depuis sa limousine blindée aux vitres teintées. Mais l'homme a prouvé sa capacité à secouer des tabous et ses liens avec Bush sont solides. En tant que président, il n'aura pas les pleins pouvoirs mais la capacité de construire l'ordre du jour. Mais pour quoi faire, au juste? Les économistes qui gravitent dans les cercles conservateurs à Washington ont un programme qui a le mérite de la cohérence. Ils veulent sérieusement réduire la taille et les activités de la Banque mondiale. Selon eux, elle devrait cesser de prêter aux pays qui peuvent s'adresser aux marchés financiers et octroyer des dons aux autres pays, à condition qu'ils ne soient pas sous la botte de dirigeants corrompus. Ils observent que les pays les plus pauvres sont aussi les plus endettés et que les dettes qui les étouffent sont principalement dues à la Banque mondiale. A quoi sert-il de prêter encore et toujours plus, demandent-ils, si ces pays ne pourront jamais rembourser? Evidemment, ce projet soulève beaucoup de questions – par exemple, il faudra que les pays riches financent ces dons, aujourd'hui ils ne font que garantir les prêts de la banque, ce qui ne leur coûte rien – et rien n'indique que Wolfowitz en fera son cheval de bataille. Mais il y a quelque chose d'excitant à l'idée que la Banque mondiale pourrait être sérieusement réformée.

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