En 2019, selon l’Office fédéral de la statistique, 8,7% de la population vivaient dans la pauvreté et 12,2% peinaient à joindre les deux bouts. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’impact du Covid-19. Nous ne le savons que trop bien, la crise du coronavirus n’a fait qu’exacerber la situation de précarité de bien des personnes dans notre pays. Pourtant la pauvreté est un thème qui a été longtemps tabou en Suisse puisque les autorités ne la reconnaissent officiellement qu’en 2010 dans un rapport dédié.

Nous avons eu beaucoup de peine à reconnaître une autre Suisse, loin de l’image de richesse partagée par toutes ses habitantes et tous ses habitants. Ainsi, il a fallu attendre l’année dernière, 2020, pour qu’enfin, après plusieurs refus, les deux chambres au parlement donnent mandat au Conseil fédéral de mettre sur pied un monitoring sur la pauvreté. C’est pourtant une évidence car comment combattre un phénomène si on ne le connaît pas… Si le rapport de 2010 relevait quelques causes (niveau de formation, structure familiale, etc.), pas un mot sur les bas salaires par exemple. Ce qui est étonnant lorsque l’on connaît les chiffres des travailleurs pauvres dans notre pays.

40% des gens renoncent

Permettez-moi de m’attarder sur l’aide sociale, qui est en quelque sorte le dernier filet auquel une personne dans le besoin a droit. Je dis bien a DROIT. En effet, celle-ci est trop souvent perçue comme une assistance alors que cela devrait être une assurance. Pourtant, on estime à environ 40% les gens qui renoncent à la réclamer et qui y auraient droit. Plusieurs facteurs expliquent ce phénomène:

– Avec les révisions de la loi sur les étrangers et l’intégration (LEI), les personnes au bénéfice d’un permis B ou C verraient leur permis annulé en cas d’aide sociale prolongée. Cela a évidemment un effet dissuasif avec des conséquences graves: une précarisation encore plus grande pour ces personnes (endettements, surendettements, etc.).
– Les réserves consenties, beaucoup trop petites pour y avoir droit sont à mon sens un facteur de paupérisation et de renoncement. Chaque canton peut adapter le montant des réserves consenties afin de pouvoir toucher l’aide sociale. Pourtant pourquoi attendre que la situation de la personne se dégrade fortement pour pouvoir obtenir cette aide? Une aide financière avant la catastrophe aiderait bien plus les personnes concernées et éviterait là aussi la spirale de l’endettement et du surendettement.
– Le remboursement dans certains cas de cette aide fait craindre à certaines et certains de ne pas réussir à sortir de la spirale de l’aide sociale, et ils se retrouvent paradoxalement dans la spirale de l’endettement et du surendettement pour rembourser l’endettement…
– La stigmatisation sociétale ou politique des personnes ayant droit à l’aide sociale est un autre paramètre. Les discours sur les abus et la prétendue fainéantise des personnes concernées sont évidemment dissuasifs!

Plusieurs initiatives ont été déposées

Le discours autour de l’aide sociale est devenu une sorte de «pauvreté bashing» et une arme de certains partis pour alimenter la guerre contre les pauvres au lieu de la pauvreté. Le risque zéro des abus n’existe pas et il est clair qu’elle doit être remboursée si elle est perçue de manière indue. Mais la pression sur cette aide et les propositions pour la rendre toujours moins attractive doivent cesser. Plusieurs cantons prévoient par exemple des baisses sur le montant du forfait d’entretien. Heureusement, le peuple a contredit une telle proposition provenant des autorités bernoises en 2019. Ou alors par les tribunaux il y a quelques semaines, qui n’acceptent pas la différenciation des montants dans un même canton en fonction de la possession ou non du passeport suisse des personnes concernées.

Fort de ces constats, le groupe socialiste a déposé plusieurs initiatives au Parlement pour renverser cette situation paradoxale où l’aide sociale, qui devrait être une arme pour soutenir des personnes dans la précarité, contribue bon gré mal gré à en accentuer la pauvreté. Et bien que l’aide sociale soit de compétences cantonales et/ou communales, la Confédération doit poser un cadre afin que l’art. 12 de la Constitution, qui stipule que «quiconque est dans une situation de détresse et n’est pas en mesure de subvenir à son entretien a le droit d’être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine», soit respecté. Les personnes en situation de précarité ont aussi des droits.


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