Il était une fois

Les pays Baltes ou l’histoire d’un penchant à la méfiance

La Russie soulève à nouveauté les inquiétudes de son voisinage européen, qui s’interroge sur ses intentions

Il était une fois

Les pays Baltes, ou le penchant à la méfiance

Observant les événements d’Ukraine, les pays Baltes se font du souci, en particulier l’Estonie, dont 40% de la population, russophone, cliente des médias russes, est sensible à l’interprétation russe de l’actualité. Le soupçon domine à Tallinn, comme à Riga et à Vilnius, que la machine d’intimidation politique mise en route par Vladimir Poutine ne concerne pas seulement l’Ukraine mais plus largement les pays de l’ex-URSS européenne. La Roumanie elle-même se sent menacée.

L’enlèvement par les forces de sécurité du FSB russe d’un agent de sécurité intérieure estonien, Eston Kohver, début septembre, a créé un choc: à ce qu’on en sait, l’homme se trouvait avec son équipe à quelques pas de la frontière, sur le territoire estonien, pour une opération de répression de la contrebande quand des bombes fumigènes ont éclaté du côté russe. Les fumées dispersées, l’équipe découvrait que ses communications radio étaient brouillées et que Kohver avait disparu. Le FSB a revendiqué son enlèvement, sous le prétexte qu’il se trouvait du côté russe, ce que dément un papier signé par deux gardes-frontière, un Estonien et un Russe, attestant d’une incursion russe en Estonie. Khover est maintenant à Moscou, en attente d’un procès pour espionnage qui pourrait lui valoir 10 à 20 ans de prison.

Quelques jours plus tard, les Russes saisissaient un bateau de pêche lituanien dans les eaux internationales. Depuis plusieurs semaines, ils multiplient les incursions militaires aériennes au-dessus de la Baltique. Et ils réclament l’aide de Vilnius pour poursuivre comme «déserteurs» des soldats lituaniens qui ont quitté l’Armée rouge après la proclamation de l’indépendance de la Lituanie, en 1990. Demande jugée «absurde» à Vilnius.

Ces gestes de provocation font-ils partie d’un plan?

Quarante-huit heures avant l’enlèvement de Khover, Barack Obama était à Tallinn pour rassurer les Baltes. «Nous serons là pour l’Estonie, a-t-il dit. Nous serons là pour la Lettonie. Nous serons là pour la Lituanie. Vous avez déjà perdu votre indépendance une fois. Avec l’OTAN, vous ne la perdrez plus jamais.» Le message s’adressait aussi à Vladimir Poutine. Mais celui-ci n’envoie pas d’accusé de réception. Il laisse ses adversaires dans le doute, recueillant l’avantage de les voir divisés quant à ses intentions. Les uns pensent qu’il a le projet de reprendre le contrôle politique, voir militaire, d’une portion du bastion ex-soviétique, les autres, n’imaginant pas pareil dessein, ne lui prêtent que de petits calculs au jour le jour, propres à créer de l’irritation mais pas la guerre. L’incertitude brise la volonté.

Les pays Baltes sont d’autant plus inquiets qu’ils ont la mémoire de 1939. Depuis avril de cette année-là, la France et la Grande-Bretagne discutaient avec l’URSS d’un pacte de sécurité, une grande alliance qui devait servir à stopper les ambitions guerrières de l’Allemagne. Les trois pays s’obligeraient à une assistance mutuelle en cas d’agression contre l’un d’eux. Entre autres conditions, notamment un droit de transit à travers la Pologne, l’URSS insistait pour que les pays Baltes fussent inclus dans l’accord. Paris et Londres, sensibles au refus balte de toute «protection» soviétique, résistèrent à cette demande puis, finalement, cédèrent. L’ancien ministre radical des Affaires étrangères, Georges Bonnet, le plus munichois des membres du cabinet Daladier, affirma plus tard devant une commission d’enquête parlementaire: «L’affaire est ainsi conclue: l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie figureront dans l’accord. Ces trois Etats conserveront intégralement leur indépendance, mais il est prévu qu’ils seront protégés contre toute agression et que, sans être consultés, ils seront visés dans une liste séparée et secrète.»*

Les négociations ont duré jusqu’à fin juillet 1939. Par quatre fois, les Etats baltes ont refusé de figurer dans l’accord. Sans succès. Ils y restèrent, en compagnie de la Finlande, de la Pologne, de la Roumanie, de la Turquie, de la Grèce et de la Belgique. L’URSS obtint même une définition large de l’«agression» qui comprenait le cas où l’agresseur aurait provoqué dans l’un de ces Etats un changement de politique ou de gouvernement considéré comme hostile, autrement dit si l’un de ces Etats devenait pro-allemand.

Le protocole était conclu, prêt à être signé, lorsque Staline s’entendit, en août avec l’Allemagne, par le pacte Ribbentrop-Molotov.

Dans ses mémoires, destinées à rétablir sa réputation de flancheur, Georges Bonnet écrit: «Ribbentrop [le négociateur d’Hitler] vint offrir [à Staline] ce que nous voulions préserver. Et le tentateur put dire «si vous suivez les Franco-Anglais, vous aurez la guerre avec l’Allemagne et vous y gagnerez peut-être une influence sur les pays Baltes. Si vous vous entendez avec nous, vous resterez en paix et vous deviendrez maîtres sans pertes et sans risques, non seulement de la Baltique, mais de la Bessarabie et d’une partie de la Pologne.»*

Le pacte Staline-Hitler causa la surprise. Il reste comme une question ouverte de l’historiographie: résultait-il d’un calcul longuement mûri par Staline, qui voyait dans l’alliance avec l’Allemagne l’intérêt à long terme de l’URSS, ou au contraire d’une tactique opportuniste pour gagner du temps? Avoir une frontière avec un Etat qui continue à laisser planer ce genre d’interrogation (Poutine a-t-il un plan ou réagit-il au coup par coup aux événements?) n’incite pas l’Europe orientale à se défaire de sa fondamentale méfiance: de la Russie, elle s’attend toujours au pire, et de la protection occidentale, elle n’est jamais sûre.

* Cité par Ansis Reinhards, www.letton.ch

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