L’abomination des images qui arrivent en ce moment d’Haïti amplifie encore le sentiment d’injustice dont le monde a été saisi depuis la nuit de mardi. Les premières caméras ont débarqué à Port-au-Prince et elles commencent tout juste à capter les scènes de panique, de corps ensanglantés, de secouristes écrasés par la tâche. Il s’agit, pour les Haïtiens qui ont survécu à ce séisme mais aussi pour nous tous, qui nous trouvons éloignés, d’intégrer la dimension de l’événement.

On ne parle presque jamais d’Haïti. En dehors des coups d’Etat dont son histoire est jalonnée ou des catastrophes naturelles qui encombrent deux siècles d’indépendance, le pays incarne, d’une manière nébuleuse, une fausse note marginale dans le concert des nations. Une moitié d’île, grande comme la Suisse, presque totalement déforestée. Une religion afro-caraïbe, le vaudou, dont notre seule connaissance collective passe par le filtre des films hollywoodiens. Et une cohorte de présidents burlesques, violents ou populistes qui ont fondé notre imaginaire insulaire.

Il ne suffit pas aujourd’hui de rappeler la phénoménale contribution culturelle d’Haïti. Ses héros universels, sa peinture, sa littérature, sa langue, qui ont autant nourri Aimé Césaire qu’André Breton. Mais il faut en finir avec l’idée de «malédiction» qui hante en ce moment le champ lexical dans les médias. «Elle suggère une faute que nous aurions commise», nous écrit l’ancienne première ministre Michèle Pierre-Louis, depuis Port-au-Prince.

Remettre de la raison quand se propage le sentiment d’une détermination du malheur en Haïti. Le projet n’est pas inutile, même au moment où l’on extrait encore des blessés des décombres de la capitale et du sud du pays. Cet Etat décapité, dont certains ministres ont perdu la vie et dont le président lui-même n’a plus de toit, est le produit d’une histoire coloniale et d’une révolution pionnière. D’échecs intérieurs et d’influences étrangères. Comprendre Haïti n’empêchera pas les éléments de se déchaîner encore. Mais permettra peut-être de faire entrer enfin ce pays dans le monde du possible, plutôt que dans celui des damnés.