Depuis ce printemps, les négociations se poursuivent discrètement à l'OMC, malgré l'échec de la Conférence ministérielle de l'OMC en décembre 1999 à Seattle. En effet, l'Accord général sur le commerce et les services (GATS) prévoit explicitement la poursuite des négociations de libéralisation à partir du 1er janvier 2000. La première phase fixée jusqu'en mars 2001 est essentiellement consacrée aux questions de procédures, et les véritables négociations ne débuteront qu'à cette date.

Les positions des pays membres de l'OMC ne sont pas encore clairement établies, mais l'on peut déjà pressentir que la position des pays en développement sera une fois de plus difficile face aux pays industrialisés résolus à rapidement libéraliser un secteur dans lequel ils jouissent d'importants avantages comparatifs. Malgré le manque de statistiques dans ce domaine, on sait en effet que dans les pays de l'OCDE 70% de l'emploi et de la production se concentrent dans les services. On sait aussi que les échanges de services commerciaux augmentent beaucoup plus vite que la production mondiale et que la part des services dans les exportations s'accroît continuellement. Les statistiques (FMI/ Fonds monétaire international) montrent que les exportations mondiales de services ont augmenté en moyenne de 8% par an entre 1990 et 1997, comparé à une moyenne de 7% pour le commerce de marchandises pendant la même période.

Cette situation est à double tranchant pour les pays pauvres. D'un côté, ils doivent développer rapidement leurs services. Aujourd'hui, c'est un domaine dans lequel ils ne sont globalement pas concurrentiels. Sur le plan national, ils manquent de ressources financières et humaines et d'infrastructures. Sur le plan international, ils n'ont aucune capacité d'exportation, excepté peut-être dans quelques secteurs tels que l'informatique, la comptabilité et la construction. Il est par conséquent essentiel qu'ils puissent accéder rapidement à des services efficaces et diversifiés. L'ouverture de leur marché peut donc représenter une chance de bénéficier d'investissements et de capitaux étrangers ainsi que de transferts de technologie.

De l'autre côté, ces pays doivent pouvoir limiter l'accès à leur marché national en particulier dans les domaines relevant du service public. En effet, leurs infrastructures de transport, de communication, d'approvisionnement en énergie ainsi que leurs services sociaux, de santé et d'éducation ne fonctionnent pas de manière suffisante pour résister à l'augmentation de la concurrence et à la privatisation qui immanquablement découleraient d'une libéralisation rapide et sans condition. Les risques seraient grands d'étouffer dans l'œuf tous les efforts de développement endogènes et de creuser encore davantage le fossé entre riches et pauvres: entre ceux qui peuvent se payer l'accès aux prestations privées et ceux qui n'en ont pas les moyens.

Dans le cadre des négociations en cours, chaque Etat membre de l'OMC est prié de formuler les nouvelles concessions qu'il est prêt à faire en matière d'accès au marché et d'indiquer les nouveaux secteurs qu'il souhaite ouvrir à la concurrence internationale. Des domaines tels la santé, l'éducation, l'énergie et l'accès à l'eau risquent de se retrouver sur la table des négociations. Les pays industrialisés, dont la Suisse, se sont en effet clairement prononcés en faveur d'une libéralisation croissante et étendue à tous les domaines, même ceux relevant du secteur public. De plus, ils ne sont pas prêts à accorder aux pays moins avancés un traitement spécial leur permettant de libéraliser progressivement en fonction de leur situation économique et sociale. Selon la logique du libéralisme, qui dirige les principes de l'OMC, donner la possibilité à un pays de fermer ses frontières n'est pas une solution et ne se justifie pas, même sur le plan du développement.

Face à cette détermination, les pays pauvres doivent tout faire pour ne pas se laisser entraîner dans des négociations qui toucheraient des points essentiels de leur souveraineté nationale et mettraient en péril leur capacité à mettre en place des programmes de développement. En particulier, ils doivent se garder la possibilité d'imposer des conditions aux entreprises étrangères qui veulent s'installer sur leur territoire. Ces conditions doivent être liées aux besoins du développement économique et social tels que l'utilisation d'une main-d'œuvre locale à des conditions décentes, le réinvestissement d'une partie des bénéfices dans le pays, le contrôle sur les transferts de capitaux et le transfert de technologie.

Ensuite, les différents niveaux de développement doivent être respectés. En favorisant des engagements proportionnels à la capacité d'exporter, un meilleur équilibre pourrait, par exemple, être atteint entre les concessions des pays riches et pauvres. Et finalement, les pays en développement doivent impérativement faire pression pour que les pays industrialisés acceptent de libéraliser aussi là où cela leur fait mal. En effet, jusqu'à présent, les secteurs qui ont fait l'objet de négociations sont tous des secteurs importants pour les pays développés mais où les pays pauvres n'ont aucune chance. Des accords séparés ont notamment été signés fin 1997 sur les services financiers et les télécommunications. En revanche, les négociations prévues par le GATS sur le déplacement temporaire de travailleurs lié à l'exercice d'une prestation de services, un secteur dans lequel les pays moins avancés auraient des avantages comparatifs importants à faire valoir, ont capoté à cause du refus des pays développés à envisager une ouverture même modeste de leurs marchés du travail.

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