Silencieux sur la Révolution culturelle et ses méfaits (1966-76), les Chinois le sont encore plus sur le Grand Bond en avant (1958-60) qui se solda par une terrible famine (25 à 30 millions de morts). Or celui-ci partait d'idées justes: mieux utiliser la main-d'œuvre pléthorique, rééquilibrer l'essor industriel et agricole, jouer sur les techniques modernes et les moyens plus rustiques. Le désastre a tenu aux excès et à ses dysfonctionnements stupéfiants, fruits d'un Mao Zedong mégalomane.

Au début de 1958, 100 millions de Chinois grattent la terre dans des travaux hydrauliques bâclés. Des millions exterminent les moineaux mangeurs de grain. A l'automne, 50 millions de ruraux et d'urbains s'affairent autour de petits hauts fourneaux produisant de l'«acier populaire» guère utilisable. La collectivisation rurale lancée en 1955 monte de plusieurs crans en intensité avec l'introduction des communes populaires.

Les promesses de 1958

En juillet-août 1958, je visite plusieurs provinces, interrogeant (par le truchement d'un interprète) hauts fonctionnaires et paysans. A l'évidence, les consignes données depuis Pékin parviennent jusqu'au fond des campagnes avec une étonnante précision: irrigation, labours en profondeur, mobilisation des masses... Me voici faisant 17 km à pied à travers la Grande Plaine du Nord. Une mauvaise piste, des charrettes tirées par des hommes, un bœuf ou une mule. Les villages en pisé n'ont pas changé depuis des siècles.

Au siège de la commune, les dirigeants, paysans râblés, portant un bleu de chauffe rapiécé, m'annoncent leur «palmarès»: doublement du rendement pour le blé cette année, triplement prévu pour 1959, soit 6000 kg par hectare. Des dizaines de paysans retournent la terre à la bêche à un bon mètre de profondeur. D'autres appliqueraient 20 tonnes de fumier, compost et limon par hectare. Dans le sud, le paddy (riz) va quadrupler, me dit-on, pour atteindre 12 tonnes par hectare. Dans les instituts agronomiques, les experts m'annoncent que la production agricole est tout simplement en train de doubler grâce à la ferveur des masses, et ce n'est qu'un début.

De la dure réalité de 1961...

1961, retour en Chine. C'en est fini du délire de 1958. Alors que les communes populaires annonçaient, à l'époque, «l'ère communiste», le maréchal Chen Yi, ministre des Affaires étrangères, me lâcha lors d'un dîner: «Nous ne sommes que dans la phase expérimentale, qui va durer des années.» C'est le retour à la raison qui s'observe de Pékin jusqu'au fond des campagnes. Les chiffres sur les rendements agricoles sont revenus sur terre. La «Charte agricole» doit être suivie «de manière rationnelle», précisent simplement les paysans.

Le carcan collectiviste se desserre: parcelles privées, élevage et vente de quelques porcs et volailles font leur apparition. Le gouvernement est même parvenu à cacher la famine, y compris aux services de renseignements occidentaux installés à Hongkong. Reste que les signes d'une grave crise alimentaire sautent aux yeux dans les rares régions ouvertes aux étrangers et l'on ne compte plus les usines à l'arrêt.

Quelques années plus tard et malgré les débordements de la Révolution culturelle, les campagnes se transforment. En 1972, dans les zones fertiles, je suis frappé par les progrès de l'irrigation rendus possibles grâce aux motopompes, à l'épandage d'engrais chimiques, aux nouvelles semences et au tracteur.

De nouvelles étapes seront franchies avec la «révolution» engagée par Deng Xiaoping dès 1978, soit la décollectivisation de l'économie rurale. Chaque famille se voit alors attribuer une parcelle des terres collectives, avec droit d'usage durant trente ans. Transports, commerce, petites industries se privatisent et explosent, comme je l'observe déjà en 1982 et surtout dans les années 1990, en même temps que progressent routes et électricité.

... à la réalité de 2006

Ce printemps 2006, nous filons de Shijiazhuang, capitale du Hebei, par une superbe semi-autoroute à quatre pistes jusqu'au district de Gangnan. Nous sommes en bordure de la Plaine du Nord. Le relief se relève en champs terrassés au pied des montagnes. Des femmes sont en train d'épandre des pesticides sur leur blé. Vives, accortes, elles connaissent leur économie domestique. L'une d'elles vit avec son mari, ses enfants, garçon et fille. La famille a reçu un mou de terre (1/15e d'hectare). Grâce à l'irrigation, les cultures de blé, puis de maïs se succèdent. La famille en consomme la plus grande part et vient de vendre un de ses deux porcs. Le mari a ouvert un petit bistrot dans le village, ce qui assure quelques recettes. La famille dit s'en tirer à peu près et vivre mieux que sous Mao Zedong, ce que confirment les autres femmes du village.

Plus loin, au cœur d'un vallonnement boisé, nous voici dans un village de 4000 habitants avec ses maisons fraîchement reconstruites en brique. Mais ici aussi l'agriculture n'arrive plus à faire vivre une famille malgré de beaux rendements. Beaucoup de jeunes hommes travaillent au bourg du district ou s'en vont encore plus loin. En 2001, j'avais rencontré un paysan astucieux qui élevait des renards dont la peau était vendue à Shijiazhuang. Aujourd'hui, il possède une des deux voitures du village. Son voisin, portable à l'oreille, collecte les poulets dans les alentours qu'un commerçant du Shandung vient chercher plusieurs fois par mois.

Changement de décor, dans le district de Jinzhou. Dans cette plaine, les paysans doivent se contenter d'un cinquième d'hectare au maximum. Deux bonnes récoltes de blé et de maïs se succèdent dans l'année grâce à l'irrigation. Au village de Zhang, un notable, fier de sa nouvelle maison à deux étages, s'est lancé dans l'élevage de poulets. Wang, 36 ans, et sa femme, eux portent un pull seyant et des pantalons bien coupés. Ce couple a ouvert un atelier où, avec quelques voisins, ils confectionnent 60 à 70 imperméables par jour qu'ils livrent avec leurs deux triporteurs à moteur à un marchand de Shijiazhuang, à 70 km sur une route excellente.

A 80 km de Wuhan au bord du majestueux Yangzi, le relief ondule entre les rivières. Nous faisons halte à Loufang, village de 1400 habitants, bien aménagé avec son château d'eau et ses conduites d'eau potable. Motocyclettes et engins à trois roues passent dans les rues pavées. Image insolite, un paysan laboure encore son champ avec son buffle, alors que les tracteurs sont partout.

Le couple Liu, la cinquantaine alerte, une fille mariée, deux jumeaux dont l'un travaille dans un atelier qui fabrique des barques, nous accueille. Il dispose de 0,2 hectare en blé et en en maïs. Ils font aussi du transport sur leur triporteur. «C'est vrai, nous vivons mieux qu'avant, dit Mme Liu, et le gouvernement vient de supprimer l'impôt agricole, mais tout de même la vie est dure. Regardez ma jaquette (en velours et en fort bon état), je la porte depuis vingt-six ans.» Mais d'autres se plaignent ouvertement, notamment du coût de l'école, autrefois gratuite sous Mao Zedong.

Une paysannerie ingénieuse

Autre district, à 70 km de Wuhan, cette fois. La récolte du colza est en cours. Celle du blé va commencer. Depuis des siècles les paysans sèment le blé en laissant un espace entre les lignes où ils plantent le coton peu avant la coupe du blé. S'ils devaient attendre les moissons, le coton souffrirait du froid à la récolte. Un exemple typique, parmi tant d'autres, de ces admirables traditions paysannes chinoises. Mais aujourd'hui les paysans de Hanchuan font encore mieux. Ils commencent à cultiver le coton en pépinière, avant de le repiquer entre les tiges de blé. Le coton cote à 700 kg par hectare (fibre) le blé à 4500, ailleurs le paddy à 6000.

Un peu plus loin dans le district, un couple âgé nous reçoit, lui porte encore la vareuse bleu de chauffe à la Mao. Nous sommes assis sous un de ces chromos coloriés si communs à l'époque, représentant le président Mao. «Certes il a fait de bonnes choses pour la Chine, mais nous ne mangions que deux fois par jour (aujourd'hui trois). Dans notre maison reconstruite, nous avons même la télévision.» Le fils de nos hôtes et sa femme travaillent dans le bourg du district. Ils viennent aider le père pour les travaux des champs.

Leurs voisins sont moins satisfaits. Leur fils avait coutume de leur envoyer une forte partie de son salaire gagné en ville. «Depuis plusieurs mois rien, il a une amie», confie le père.

Cet aperçu illustre les grandes tendances du monde rural dans les régions fertiles et déjà avancées sous Mao Zedong mais soumises à de très lourdes densités, allant de 600 à plus de 1000 habitants au kilomètre carré. Du fait de l'exiguïté des exploitations, l'économie des familles combine de plus en plus les activités agricoles et non agricoles, services, petites industries, construction. Non moins important est l'apport des migrants travaillant dans les bourgs ou les villes.

Malgré des progrès, la marge de manœuvre des villageois est très serrée. Il y a deux ans, les dirigeants chinois ont manifesté le souci de renforcer le développement rural et d'atténuer les disparités croissantes de revenus entre les villages et le monde côtier. Vaste défi de cette Chine de plus en plus urbaine mais toujours paysanne.

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