Le divorce est brutal. Menaces de mort, intimidations, injures sur les réseaux sociaux, remorque agricole incendiée, affiches pour le oui ou le non systématiquement arrachées: l’agressivité de la campagne autour des deux initiatives contre les pesticides révèle avec violence l’incompréhension entre deux mondes, celui de la paysannerie, toujours plus restreint, et celui des jeunes urbains, saisis par l’urgence écologique. On s’invective, mais qui cherche encore à se comprendre? Cette campagne marque brutalement la fin d’un mythe, celui du «bon paysan», pilier et sauveur de la nation, du Bauernstaat. Celui des valeurs et traditions utilisées depuis plus d’un siècle par les politiques, et encore aujourd’hui, pour construire une identité nationale. Cette campagne scelle aussi la disparition de la société rurale, une forme de vie sociale, avec sa propre culture et sa profonde empreinte sur nos institutions.

La réalité d’une production intensive

Le 9 juin 1996, les Suisses acceptaient avec un score massif de 78% des voix un nouvel article constitutionnel alliant sécurité de l’approvisionnement, préoccupations écologiques et soutien aux agriculteurs. Un texte que les organisations paysannes, environnementales et de consommateurs pouvaient alors qualifier de «nouveau contrat social». A la même époque, un sondage montrait que 40% des Suisses pouvaient être considérés culturellement et mentalement comme faisant partie du monde paysan, alors même que moins de 4% seulement en exerçaient la profession. Que reste-t-il de ce contrat social vingt-cinq ans après? Certes, plus que jamais les consommateurs privilégient la vente directe, les circuits courts, les paniers fermiers, achètent œufs, lait ou viande à la ferme. Mais c’est là une agriculture idéalisée, bien incapable de remplir son rôle constitutionnel de sécurité de l’approvisionnement. Une vision caricaturale qui se heurte à la réalité d’une production intensive. Et au lobby agricole encore puissant aux Chambres fédérales, puisque celui-ci a réussi à bloquer la nouvelle politique agricole de Guy Parmelin, le Projet 2022 +, qui avait le soutien des milieux de protection de la nature.