éditorial

La peau de chagrin des théâtres genevois

De la Comédie au Grand Théâtre, les institutions phares voient leur public bouder. Pendant ce temps, Lausanne continue de rayonner à travers le Théâtre de Vidy et l’Arsenic

Jean-Jacques Rousseau, qui voulait bannir le théâtre et ses histrions de Genève, aurait-il gagné la partie? Au creux de l’hiver, l’amateur croit avoir la berlue. L’autre soir, au Théâtre du Grütli, il compte 15 (!) spectateurs dans une salle qui peut en contenir 200. A la Comédie, principale institution du canton, les travées sont désormais clairsemées, et même les soirées de première, autrefois très prisées, ne font plus le plein. Au Grand Théâtre, où les aficionados se battaient jadis pour obtenir un abonnement, les billets de première catégorie, les plus chers donc, ne trouvent pas toujours preneurs.

Comment comprendre cette désaffection qui confine au désamour? D’abord, l’offre artistique de la Comédie et du Grand Théâtre n’a pas l’allure qui était la sienne dans un passé aussi récent que prestigieux. Dans les années 1980-1990, Hugues Gall au Grand Théâtre, Benno Besson puis Claude Stratz à la Comédie impriment une ligne racée, excitante et souvent allègre. Les grands créateurs européens frappent à Genève, de Giorgio Strehler à Patrice Chéreau. Un public se forme, dans l’éblouissement souvent. Ensuite, le nombre de spectacles à l’affiche a augmenté jusqu’à l’absurde, dans un canton où chaque commune s’enorgueillit d’un théâtre comme d’un trophée de chasse. Enfin, l’amateur a changé: il butine, s’abonne moins, ne supporte pas la médiocrité, pardonne peu.

Mais la psyché du spectateur est une chose, la politique une autre. A Lausanne, le Théâtre de Vidy et ses quatre salles sont une manufacture qui produit des pièces marquantes en chaîne. Dans une veine alternative, l’Arsenic s’apprête à inaugurer des locaux tout neufs, de nature à galvaniser les ambitions de sa directrice Sandrine Kuster. Cette vitalité est l’héritage d’une politique qui s’enracine dans les années 1980, époque où Lausanne fait appel au magistral Matthias Langhoff pour diriger Vidy.

Par défaut d’ambition, méconnaissance surtout, souci encore de complaire à une corporation inquiète, les responsables culturels genevois ont fait des choix étriqués. Le public n’est pas dupe. Il cherche l’inspiration ailleurs.

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