Pegasus, un monstre orwellien qu’on ne contrôle plus? Les révélations faites par 17 médias sur l’utilisation du logiciel espion créé par la société israélienne NSO Group doivent nous interpeller et nous inciter à refuser cette dangereuse dérive de l’industrie de la surveillance. La haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme ne s’y est pas trompée en condamnant cette arme numérique que plus d’une quarantaine d’Etats utilisent.

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L’indignation est légitime. La manière dont Pegasus a été utilisé pour traquer des proches du journaliste saoudien assassiné Jamal Khashoggi, la princesse émiratie Latifa, d’innombrables opposants, militants des droits humains et journalistes est un poison potentiellement mortel pour la démocratie. Les pouvoirs autoritaires ont déjà vu l’intérêt majeur qu’ils avaient à s’en servir pour réduire au silence la moindre contestation, la moindre revendication de respect des libertés fondamentales et les journalistes dont la mission est précisément d’interroger les institutions et les pouvoirs en place. Ou pour contraindre à l’autocensure.

Pas étonnant que l’Azerbaïdjanais Ilham Aliyev, l’Emirati Mohammed ben Zayed ou le Hongrois Viktor Orban en soient des utilisateurs patentés pour contrôler les foules. Pegasus, considéré comme une arme par Israël, sape la confiance déjà érodée des citoyens en l’Etat. Il stigmatise la marginalité. On savait que la sphère privée avait déjà beaucoup subi de coups depuis une décennie. Le logiciel espion israélien plante un dernier clou dans son cercueil.

L’argument selon lequel Pegasus servirait surtout dans la lutte contre le terrorisme est une antienne récurrente des régimes autoritaires. Le logiciel décrié est un cadeau aux autocrates et aux pseudo-démocrates.

Face à ce triste constat, que faire? La manière dont NSO se défausse de sa responsabilité sur les Etats acheteurs ne tient pas la route. Les ingénieurs ayant créé la bombe «Little Boy» qui a rasé Hiroshima connaissaient eux aussi le potentiel ravageur de leur invention. NSO, qui a servi d’arme diplomatique de l’ex-premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, ne devrait plus pouvoir se cacher derrière des arguments commerciaux pour jouer avec les libertés fondamentales qui sont au cœur des démocraties. De telles armes devraient tout simplement être interdites. 

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